Nous, les barbares – Michel Santi

Nous, les barbares

février 29, 2020  Par MICHEL SANTI

La science économique est sur la sellette, et la profession s’est mise en mode défensif. Ceux qui avaient imposé l’austérité durant la dernière grande crise ont fait appel à ce qu’ils estimaient constituer les fondamentaux de l’économie. Les rares ayant rejeté la rigueur plaidaient, pour leur part, pour un comportement de cette discipline ne pouvant être séparé des autres aspects de la société car l’économie – qui n’est assurément pas une science – n’est pas pure ni désincarnée. Ces derniers n’ont toujours pas été écoutés. Pourtant, le futur est incertain, et toute prévision comme tout calcul sont illusoires, car elle se nourrit de contre-vérités cette “science” économique moderne, ou disons plutôt de mythes pour être polis, lesquels se retrouvent tour à tour comme dans un jeu de quilles renversés par la réalité. Ne nous enseignait-on pas, il y a quelques années encore, que les inégalités ne devaient pas nous inquiéter car – après tout – la richesse qui se trouve tout en haut de la pyramide finira bien par ruisseler ? Aujourd’hui, c’est le peuple des rentiers – à savoir ceux qui gagnent leur vie sans avoir à travailler – qui se trouve être le non-objet de l’attention de l’immense majorité des économistes qui nous assurent, efficience des marchés à l’appui, que ceux qui font de l’argent l’ont bien mérité ! De fait, le libéralisme morbide qui infecte nos économies travaille ardemment pour persuader tous les maillons de la chaîne de l’inestimable contribution des plus aisés à la société.

Comment, donc, ne pas violemment douter de la crédibilité de celles et ceux qui nous guident, à l’instar de Ben Bernanke – pas encore à cette époque patron de la Réserve fédérale mais spécialiste reconnu de la Grande Dépression – qui déclarait en 2004 qu’une «des dominantes de l’économie des 20 dernières années est la baisse substantielle de la volatilité macroéconomique» ? Pendant que le FBI, au même moment, mettait formellement en garde contre une «épidémie»  (je cite) à la fraude du crédit immobilier qui se systématisait aux Etats-Unis, laquelle déboucherait moins de 3 ans plus tard sur la crise financière la plus grave en 80 ans… Préalablement à cette conflagration planétaire des années 2007 et 2008, la confrérie des économistes n’avait-elle pas revendiqué l’ultime victoire du capitalisme qui avait enfin pu guérir de ses maux endémiques faits de cracks boursiers et de dépressions? Voilà pourquoi les signaux avant-coureurs furent royalement ignorés, voilà également pourquoi une majorité d’économistes trouva même le moyen de qualifier la gigantesque crise qui s’ensuivit de caillou dans des rouages qui finiraient bien par regagner leur rythme de croisière. Sans pour autant reconnaître que c’est l’argent des Etats et des banques centrales – donc le nôtre – qui sauverait la mise.

Pourtant, les prêts accordés jusqu’en 2008 à Lehman Brothers semblaient garantis car – après tout – aucune institution financière américaine n’avait fait défaut depuis les années 1930. Prêter à la Grèce semblait tout aussi sûr car ce pays partageait – après tout – sa monnaie avec l’Allemagne. Traiter les hypothèques américaines de valeurs refuges et les affubler de la note maximale AAA, exactement comme les bons du Trésor, semblait une bonne affaire car – après tout – le marché immobilier américain n’avait subi aucun décrochage depuis la Grande Dépression. Les ménages étaient donc priés de s’endetter car le prix de la pierre aux Etats-Unis ne pouvait se déprécier. Les banques pouvaient donc à loisir titriser ces dettes qui ne feraient jamais défaut. Et les Etats étaient sommés de déréguler car les récessions étaient – n’est-ce pas ? – une relique appartenant au passé.

Ainsi, les déboires américains et européens qui suivirent ne furent pas provoqués par la négation du risque mais plutôt par la conviction et l’intuition – évidemment fausses – que celui-ci était désormais sous contrôle. Jusqu’à ce qu’un incident en général insignifiant, qu’une simple étincelle, qu’un virus dans des contrées lointaines, pèse sur les valorisations, provoque l’avalanche, nous fasse prendre conscience que notre quantification du risque était biaisée, que nous l’avions fort mal calculé. La grande fragilité à venir fait simplement écho à la période de relative accalmie que nous connaissons depuis environ 5 ans car les tourmentes économiques suivent fatalement les épisodes de prospérité. La stabilité est donc trompeuse : elle est déstabilisante, et c’est Minsky bien-sûr que le théorisait magistralement. L’histoire financière nous démontre sans aucune équivoque que les prises de risque ne disparaissent jamais mais ne font que prendre d’autres formes qui nous font baisser la garde, qui nous rendent en somme tellement vulnérables, et c’est précisément ce qui est en train d’arriver. Les barbares sont-ils là ? Absolument, et ils l’ont toujours été, ces instincts qui nous perdent et ces comportements qui nous détruisent.

L’effondrement boursier récent comme la stagnation de nos économies depuis une dizaine d’années sont pourtant d’infaillibles preuves de l’efficacité en trompe l’oeil de cette économie n’ayant rien de scientifique qui n’est, en fait, que l’addition hétéroclite d’appétits humains. Une question essentielle se pose donc : l’économie qui est en réalité une discipline «post-mortem» en ce sens qu’elle ne peut ni ne fait que constater les faits après qu’ils soient survenus peut-elle encore prétendre à conditionner les politiques publiques dans un contexte de grande faiblesse et d’immense perte de leur crédibilité des femmes et des hommes politiques qui se réfugient derrière les économistes? Ou l’économie n’est-elle qu’une blanchisseuse ou une recycleuse de théories et d’axiomes, auquel cas les économistes ne seraient que des caméléons…  Je terminerai en citant Franklin Delano Roosevelt qui avertissait en 1938 ses concitoyens : «L’Histoire prouve que les dictatures ne naissent pas des exécutifs crédibles, mais des gouvernements faibles et incompétents ».

Source : Nous, les barbares – Michel Santi

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