Les piques sont sorties… | Le blog de Descartes

Les piques sont sorties…

C’est toujours un plaisir d’écouter Jean-Louis Bourlanges. Ses analyses sont toujours acérées et pertinentes, et contrairement à beaucoup d’hommes politiques il ne se raconte pas d’histoires. Quel dommage qu’à partir d’une analyse pertinente il tire toujours des conclusions qui vont dans le sens eurolâtre et libéral, quitte à tomber dans d’insondables incohérences.

Son exposé à la matinale de France Inter n’échappe pas à la règle. Interrogé sur la violence de plus en plus présente dans le rapport entre les citoyens et leurs élus, et sur la polarisation croissante de la politique entre un bloc « progressiste » et un bloc « populiste », il note de manière tout à fait pertinente qu’il ne s’agit pas d’un problème français, qu’on peut observer des phénomènes tout à fait équivalents à l’étranger. Et c’est vrai : aux Etats-Unis avec l’élection de Donald Trump, en Italie avec Mateo Salvini, en Grande Bretagne avec le Brexit et Boris Johnson, en Allemagne avec l’AFD et Pegida, en Espagne avec la montée de Vox. Mais quelle conclusion Bourlanges tire-t-il ? Qu’il est indispensable de modifier la Constitution, d’introduire une dose de proportionnelle, de décentraliser.

Or, le constat est incompatible avec cette proposition. Comment prétendre qu’une plus grande décentralisation résoudrait le problème, quand on observe le même phénomène dans des pays aussi « décentralisés » que l’Allemagne ou les Etats-Unis, tous deux pays fédéraux ? Comment penser que la proportionnelle pourrait arranger les choses, quand on voit que des pays comme l’Italie, où la proportionnelle domine, présente la même difficulté ?

Ce n’est pas ainsi qu’il faut raisonner. Si l’on observe une même radicalisation du débat public, une même défiance des citoyens envers la politique dans presque tous les pays développés, il faut se demander quel est le caractère commun qui pourrait expliquer une telle ressemblance. Qu’est ce qui, dans l’histoire de ces quarante dernières années réunit tous ces pays ? Quel est le point commun ?

La réponse paraît évidente : tous ces pays ont, ces quarante dernières années, abandonné les approches keynésiennes et mis en place des politiques néolibérales. Tous ces pays se sont appliqués à démanteler l’Etat-providence dont la mise en place commence après la crise de 1929 et s’accélère après la fin de la deuxième guerre mondiale. Dans tous ces pays, les classes intermédiaires ont pris le pouvoir comme alliées de la bourgeoisie, et on a alors vu les partis politiques qui se sont succédé au pouvoir appliquer des politiques équivalentes. Dans tous ces pays, les couches populaires ont été marginalisées, diabolisées, chassées du champ politique. Dans tous ces pays, la régulation par le marché a remplacé la régulation politique.

La radicalisation du débat politique traduit la sécession entre le bloc dominant et une part toujours croissante de la société, de ces couches populaires dont une partie avait cru à sa promotion sociale vers ces « classes moyennes » dont parlent les sociologues, et qui sont aujourd’hui ramenées à leur état d’origine par une paupérisation relative, comme le montre si bien Guilluy. Une sécession qui fait que la distance qui sépare les « représentants » issus des classes intermédiaires des « représentés » venus des couches populaires devient abyssale. Les élections de 2017 ont amené à l’Elysée mais aussi à l’Assemblée nationale des élus issus d’une classe fermée, n’ayant que peu de contacts avec les couches populaires et aucune empathie pour elles.

Ce sont ces élus qui s’étonnent d’être pris à partie verbalement – et quelquefois physiquement – lors des cérémonies ou de leurs déambulations sur les marchés. Pourtant, cela n’a rien d’étonnant. Quand le représentant n’écoute pas les représentés, quand il prétend que la légitimité sortie des urnes est suffisante et qu’elle le dispense de tenir compte de l’avis de ses concitoyens, il usurpe une fonction et provoque une réaction de rejet et appelle une violence qui est perçue comme le seul moyen de se faire entendre. J’avais depuis ces colonnes souligné combien les concessions du gouvernement après les saccages du 1er décembre 2018 étaient symboliquement lourdes : le gouvernement qui n’avait rien concédé aux manifestants pacifiques cédait tout aux casseurs. Comment ne pas conclure que casser était la seule façon d’obtenir une écoute ?

Des multiples reculs de François Hollande, Macron a tiré la leçon qu’un vrai président est celui qui n’écoute personne. Il l’a montré avec son « grand débat » qui est devenu en pratique un « grand monologue » présidentiel : Macron est descendu dans l’arène non pas pour écouter, mais pour expliquer. Ce n’est pas comme cela que les choses se passent : l’électeur peut accepter que son représentant ne soit pas d’accord avec lui, il ne peut accepter que son élu ne l’écoute pas et le tienne pour quantité négligeable ou pire, pour un imbécile qui ne comprend pas qu’on est en train de faire son bonheur et à qui il faut expliquer avec « pédagogie » les choses.

Je n’ai jamais été un avocat de la violence, que j’ai toujours considéré comme une « triste nécessité » en période révolutionnaire, et une aberration en dehors. Mais je ne peux que constater que dans le contexte bloqué qui est le nôtre, les couches populaires n’ont qu’un moyen de se faire entendre ou de se faire respecter : faire peur au bloc dominant. Et pour faire peur, il n’y a pas trente-six solutions. Il y a le vote d’extrême droite, il y a la violence. Si le bloc dominant n’accepte pas de partager le pouvoir et d’écouter le reste de la société, il finira par créer les conditions d’une guerre civile.

Quant à ceux, fort nombreux parmi les nouveaux députés du macronisme, qui s’imaginaient qu’être élu de la République c’était une sinécure, une sorte de poste honorifique où il suffisait de faire ce qu’on vous dit pour être respecté et aimé de vos concitoyens il serait temps de revenir sur terre. La politique a, qu’on le veuille ou non, une dimension tragique. Et celui qui rentre dans l’arène doit savoir que la guillotine reste toujours une option.

Descartes

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7 réponses à Les piques sont sorties…

  1. Gugus69 dit :

    Bonjour ami et camarade,
    Étonnant comme ce texte de Régis de Castelnau fait écho au vôtre :
    https://www.vududroit.com/2020/02/systeme-macron-quand-tombent-les-masques/

    • Descartes dit :

      @ Gugus69

      [Étonnant comme ce texte de Régis de Castelnau fait écho au vôtre :]

      Il n’y a là rien d’étonnant: plusieurs fois sur ce forum des commentateurs ont souligné combien les analyses de De Castelnau et les miennes se rejoignaient sur beaucoup de points. Il y en a même qui ont cru pouvoir dire que lui et moi n’étaient qu’une seule et même personne…

  2. Luc dit :

    Jean Louis Boulange dans sa jeunesse était président du mouvement des jeunes gaullistes.
    Puis à l’orée des années 70, il fut membre des gaullistes de gauche ,mais depuis ?
    Giscardien , Chiraquien , Macronard ?
    Ceci n’explique t il pas ,que depuis qu’il a suivi ce chemin Eurolâtre , il ne cesse pas de formuler des interprétations systématiquement à côté de la plaque , un peu comme Alexandre Adler réputé aussi pour foirer la quasi totalité de ces interprétations ,non ?
    Quelsques élèments m’auraient ils échappés ?
    A moins que pour Boulange , les yeux de Chimène , soient nécessaires pour lui prèter des qualités ?

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [Jean Louis Boulange dans sa jeunesse était président du mouvement des jeunes gaullistes.
      Puis à l’orée des années 70, il fut membre des gaullistes de gauche, mais depuis ? Giscardien, Chiraquien, Macronard ?]

      Bourlanges n’a jamais été « président du mouvement des jeunes gaullistes ». Et s’il est vrai qu’il a participé à sa fondation alors qu’il n’avait que vingt ans (à l’âge ou Chirac vendait l’Humanité…) il n’a guère de véritable carrière politique nationale. Il n’entrera en politique qu’à partir de son élection comme député européen sur la liste Veil en 1989, et le restera pendant 18 ans. Après son départ du Parlement européen, il sera actif dans différents cénacles centristes et participe à plusieurs tentatives de constituer une alliance au centre. Et c’est donc tout naturellement qu’il soutient Macron et est élu député en 2017. Une carrière finalement assez cohérente…

      [Ceci n’explique-t-il pas, que depuis qu’il a suivi ce chemin eurolâtre , il ne cesse pas de formuler des interprétations systématiquement à côté de la plaque , un peu comme Alexandre Adler réputé aussi pour foirer la quasi-totalité de ces interprétations, non ?]

      Non. Contrairement à Adler, ses « interprétations » sont très souvent pertinentes. Parmi les eurolâtres, c’est l’un des rares qui ne se raconte pas d’histoires, qui est – et depuis très longtemps, je me souviens d’une intervention de lui en 2000 annonçant que la construction européenne allait dans le mur – très conscient des faiblesses et des vices de la construction européenne. Comme analyste, il est excellent. Le problème avec lui est qu’une fois l’analyse posée, il propose des solutions non pas en s’appuyant sur cette analyse, mais en fonction de son idéologie européiste. Quitte à se contredire.

      [A moins que pour Boulange, les yeux de Chimène, soient nécessaires pour lui prêter des qualités ?]

      A mon avis, avoir les yeux ouverts suffit…

  3. Jean Sadoux dit :

    « La folie c’est de se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent « . Albert Einstein.

  4. LE PANSE Armel dit :

    Cher Descartes,
    Je rentre à l’instant d’une formation (FTP, formation territoriale de proximité, l’acronyme est en soi intéressant, tout un programme) sur le décrochage scolaire ou plutôt sur l’accrochage scolaire et, lisant votre article, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre ce que vous observez très justement dans une société déclassée, devenue apolitique, sans héritage et ce que j’observe moi-même dans l’école d’aujourd’hui où toutes sortes de décrochages ont lieu en nombre et en intensité toujours plus élevés. Oui, c’est sans doute le même mécanisme qui est à l’œuvre dans la société civile et dans l’école incivile, privée de vision politique, dévorée et rendue exsangue par plusieurs décennies de réformes neoliberales.
    Merci pour ces réflexions bien venues (et bienvenues) en ces temps de disette philosophique.

    • Descartes dit :

      @ LE PANSE Armel

      [lisant votre article, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre ce que vous observez très justement dans une société déclassée, devenue apolitique, sans héritage et ce que j’observe moi-même dans l’école d’aujourd’hui où toutes sortes de décrochages ont lieu en nombre et en intensité toujours plus élevés.]

      Le parallèle est, en effet, évident. L’école est parmi toutes les institutions celle dont la mission de transmission est la plus évidente. Enlevez-lui cette logique de transmission – qui implique la valorisation d’un passé qui a encore quelque chose à nous dire – et vous la videz de son sens. Je pense qu’il y là quelque chose d’absolument essentiel à comprendre : l’éducation ne peut se limiter à une opération utilitaire, à offrir des savoir-faire et des savoir-être utiles pour gagner de l’argent. L’éducation n’a de légitimité que dans la mesure où elle inscrit l’individu dans l’histoire, en lui transmettant le savoir accumulé par les générations qui l’ont précédé. Un savoir qui ne sert pas seulement à gagner sa vie, mais à se constituer comme membre d’une collectivité. Si l’on oublie cela, on met le professeur en concurrence avec les autres sources de savoir, une concurrence que l’enseignant ne peut que perdre, puisque ces sources sont souvent bien plus « utiles » à l’heure de gagner de l’argent. A ce titre, l’anecdote racontée par Brighelli – mais qui a de nombreux échos chez d’autres enseignants – qui dépeint un élève demandant à l’enseignant combien il gagne par mois, et devant la somme s’exclamant « c’est ce que je me fais en une semaine » (implicitement « en faisant du trafic ») illustre parfaitement cette concurrence.

      [Oui, c’est sans doute le même mécanisme qui est à l’œuvre dans la société civile et dans l’école incivile, privée de vision politique, dévorée et rendue exsangue par plusieurs décennies de réformes néolibérales.]

      Il ne faudrait pas faire des néolibéraux les boucs émissaires d’une dérive qui avait bien commencé avant eux. Les « libéraux-libertaires » soixante-huitards ont fait bien plus de mal à l’école que les néolibéraux.

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