Roman Bernard: « Quand on parle du loup… » | L’inactuelle

Roman Bernard: “Quand on parle du loup…”

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Roman Bernard

Le retour du loup en France creuse un profond clivage entre ses partisans et ses opposants. Dans cet article, Roman Bernard fait la part des arguments légitimes ou non, puis tente de sortir par le haut d’un problème de société qui dépasse de beaucoup le simple canis lupus.


 

On croyait l’avoir perdu, ou en être débarrassé. Eradiqué en France et dans la plupart des pays d’Europe au terme d’un face-à-face millénaire, il n’était plus présent que dans nos imaginaires, sollicités de loin en loin par des contes issus de temps éloignés ou des documentaires animaliers donnant à voir des contrées inaccessibles. Son inscription parmi les espèces protégées par la Convention de Berne de 1979 faisait penser à ces banquets celtes où l’on laissait un couvert pour honorer les morts. Puis il est revenu.

Loup Chasse

Pour ou contre le loup ?

Comme le « matou » de Steve Waring, le loup revient, le siècle suivant, le loup revient, il est toujours vivant… Discrètement d’abord, sautant une frontière toute administrative entre l’Argentera et le Mercantour, deux appellations italienne et française du même massif alpin. C’est tout juste si ses prédations occasionnelles sur les brebis d’alpages trahissaient sa présence. Mais cela ne pouvait durer.

Carnivore exclusif, vivant en meutes pouvant couvrir des centaines de kilomètres carrés, le loup allait nécessairement entrer en conflit avec l’homme et ses élevages extensifs, eux aussi dévoreurs d’espace. Et le premier sentiment qui nous saisit, avant même de savoir si l’on est pour ou contre ce retour, est celui de la stupéfaction. Comment, dans notre monde taillé au cordeau, orthogonal pour ainsi dire, la résurgence d’un prédateur venu du fond des âges a-t-elle été possible ? La relative mise à l’écart des Balkans — foyer de repeuplement du loup — de l’urbanisation à outrance du XXe siècle ne suffit pas à expliquer ce phénomène. Un tel événement relève du miracle… ou de la malédiction.

Carnivore exclusif, vivant en meutes pouvant couvrir des centaines de kilomètres carrés, le loup allait nécessairement entrer en conflit avec l’homme et ses élevages extensifs, eux aussi dévoreurs d’espace.

C’est que, d’un processus zoologique, le retour du loup devient un problème politique en raison de la contradiction entre le respect de la Convention de Berne et le soutien aux bergers et éleveurs, dont les troupeaux sont régulièrement décimés, sans qu’aucun patou ni qu’aucune clôture électrifiée n’arrête les attaques. La politique gouvernementale, qui ménage la chèvre… et le loup, avec la destruction annuelle de 10% des effectifs malgré leur protection, illustre l’impasse politique dans laquelle se trouve l’Etat. Et comme toute impasse politique, le retour du loup suscite fatalement des réponses binaires.

Alors, pour ou contre le loup ? Difficile de trouver une synthèse dialectique à cette question tant les deux camps en présence semblent animés par des passions davantage que par la raison.

Le retour du loup s’accompagne d’une revanche de l’irrationnel.

Au fond, le retour du loup fait apparaître une réalité que plusieurs siècles de rationalisme puis de positivisme n’auront pas réussi à abolir : l’homme est aussi un être de pulsions et d’émotions, et tout ce qui touche à ses affects provoque une réaction tout aussi pulsionnelle. Il n’y a pas à déplorer ce fait, à moins de rêver à une humanité qui n’existerait que dans les déclarations universelles, les constitutions étatiques et les manuels de science politique. Mais la virulence de la controverse qui entoure le loup peut faire douter de la possibilité d’un véritable débat public. Elle souligne avec force la crise de la démocratie représentative.

Au fond, le retour du loup fait apparaître une réalité que plusieurs siècles de rationalisme puis de positivisme n’auront pas réussi à abolir : l’homme est aussi un être de pulsions et d’émotions.

S’il faut donc faire une place à nos sentiments, il faut toutefois rendre à la raison ce qui lui revient. Et, avant toute chose, partir des faits, en ces temps où d’innombrables factions qualifient de « fake news » les vérités qui leur déplaisent. L’un des arguments les plus récurrents en provenance des défenseurs du loup est que celui-ci, ayant peur de l’homme, ne s’attaque jamais à lui, toute affirmation contraire relevant du mythe ou pire, du mensonge.

Il a fallu toute la froideur rationnelle de l’historien pour faire voler cet argument en éclats : oui, le loup peut être un prédateur de l’homme, ce dont attestent les documents historiques. Et, si le loup a en effet peur de l’homme, c’est en proportion de la terreur que canis lupus lui a inspirée depuis la nuit des temps, et l’a conduit à organiser une éradication systématique dont les lieutenants de louveterie actuels sont les héritiers. Le loup n’a pas par nature peur de l’homme. Il a acquis cette peur devant l’efficacité croissante des armes maniées par le bipède.

Chasse

La parole aux historiens.

Dans son récent ouvrage, Le loup. Une histoire culturelle, l’historien Michel Pastoureau revient sur la réalité des attaques du canidé contre les humains : « Du XVe au XVIIIe siècle, les loups constituent partout, ou presque, un fléau, et leurs victimes ne sont plus seulement des moutons ou des chèvres, comme dans l’Antiquité ; ce sont aussi des enfants, voire des adultes lorsque sévit la rage. Tous les documents d’archives, tous les registres paroissiaux, toutes les chroniques l’affirment et le confirment : sous l’Ancien Régime, lorsque certaines circonstances sont réunies – hivers interminables, famines, épidémies, guerres -, les loups attaquent les humains et mangent les cadavres des soldats. Le nier, comme le font aujourd’hui certains éthologues et zoologues, est malhonnête. C’est en outre afficher beaucoup de mépris pour le travail des historiens […] et montrer que l’on n’a rien compris à ce qu’était l’Histoire : les loups d’aujourd’hui ne sont pas les loups d’autrefois, et la vie des campagnes au XXIe siècle est sans rapport aucun avec celle de la fin du Moyen Âge ou de l’époque moderne. C’est enfin faire preuve de beaucoup de suffisance : nos savoirs actuels ne sont pas des vérités mais seulement une étape dans l’histoire des connaissances ; ce qu’affirment aujourd’hui nos plus grands zoologues à propos du loup fera sans doute sourire leurs successeurs dans quelques siècles. »

Autre historien, Jean-Marc Moriceau, spécialiste du monde rural, a consacré une part importante de ses travaux aux attaques du loup sur l’être humain. Au total, le loup a fait plus de 5000 victimes humaines en France du XVIe à la fin du XIXe siècle, dont près de la moitié par des loups qui n’étaient pas enragés. Moriceau n’hésite pas à parler, devant le déni de certains zélateurs du loup, de « négationnisme », dans l’excellent documentaire de Jérôme Ségur, « Dans la gueule du loup » (2015) :

Il faudrait avoir un cœur de pierre pour ne rien ressentir face aux multiples récits que l’histoire nous a légués, et qui font apparaître que le loup pouvait, dans certaines conditions, dévorer des enfants, donnant au Petit chaperon rouge une tonalité historique et non seulement légendaire.

Et il faut être tout aussi atrophié des sentiments pour ne pas être en empathie avec ces bergers actuels forcés de rendre leur bâton. Les alpages qu’ils maintiennent ouverts par le pâturage de leurs troupeaux seront bientôt refermés par le retour de la forêt, dérobant des paysages entiers au regard des hommes. Il y a lieu de se demander si certains partisans du loup sont vraiment motivés par un amour humain de la nature, ou par une haine posthumaine de la civilisation, comme nous l’imaginions ici-même dans notre récente recension de Ré-ensauvageons la France de Gilbert Cochet et Stéphane Durand (Actes Sud).

Est-ce à dire que les opposants au loup, éleveurs ou chasseurs, ont toujours les idées claires dans cette controverse ?

Chasse Loup

Entre chien et loup.

Si l’on parle d’un « retour » du loup, c’est parce que celui-ci, comme le proverbial « éléphant dans le salon », sature à ce point notre champ de vision que nous ne le voyons plus comme tel. Il est d’ailleurs symptomatique que l’auteur de ces lignes n’évoque qu’aussi loin dans son raisonnement ce loup qui fait tellement partie de notre quotidien que nous en avons oublié l’origine sauvage. Sans lui, il ne serait d’ailleurs pas possible de garder des troupeaux contre ses cousins non domestiqués. Et il suffit de le conduire à la chasse pour que le jovial animal de compagnie qu’est le chien manifeste à nouveau son instinct de tueur, réprimé mais toujours latent chez lui. Comme l’écrivait La Fontaine en pensant aux hommes, le chien n’est au fond qu’un loup repu et enchaîné.

Pourquoi les mêmes personnes manifestent-elles simultanément amour du chien et peur, voire haine du loup ? N’est-ce pas l’existence-même d’une vie sauvage qui est rejetée par les détracteurs du loup, alors même que nous devons, face au saccage de la nature qui menace jusqu’à notre propre viabilité, fonder une nouvelle alliance avec elle ?

Il suffit de le conduire à la chasse pour que le jovial animal de compagnie qu’est le chien manifeste à nouveau son instinct de tueur, réprimé mais toujours latent chez lui. Comme l’écrivait La Fontaine en pensant aux hommes, le chien n’est au fond qu’un loup repu et enchaîné.

Dit autrement, le retour du loup ne peut-il pas être l’occasion d’une réconciliation avec la nature, et donc avec cette part de nous-mêmes qui nous fait tant défaut quand nous somnambulons dans nos mégapoles starbucksisées ?

On aimerait que les choses soient aussi simples. Qu’il suffise aux « pro » et aux « anti »-loup de réaliser enfin que la préservation de la faune sauvage et le pastoralisme participent de la même alternative à l’agro-industrie pour qu’ils se tombent subitement dans les bras. Happy ending, générique de fin, tomber de rideau.

L’étau du loup et de l’agriculture industrielle.

Mais, en réalité, qu’on le salue ou qu’on le déplore, le retour du loup favorise paradoxalement l’élevage industriel, comme le relevaient des bergers dans le documentaire « L’heure des loups » diffusé en début d’année par Public Sénat :

Tant que la mouvance écologiste s’opposera à toute défense des éleveurs contre les prédations dont ils sont victimes (avec l’exception notable de José Bové, lui-même éleveur), elle se rendra malgré elle complice d’une agriculture hors-sol, puisque seules des « fermes de mille vaches » seront à l’abri des appétits lupins.

Et l’on peut voir se dessiner à l’horizon un monde dystopique à la Hunger Games dans lequel les humains seraient entassés dans des villes irrespirables, séparées de manière étanche d’une nature sauvage qui aurait été rétablie dans ses droits par le retrait de l’homme.

N’est-ce pas déjà ce qu’illustre la désertification des campagnes françaises ? En Lozère, l’un des départements les plus touchés par les attaques de loups, le tiers des maisons est constitué de résidences secondaires d’urbains, dont l’inoccupation laisse certes le champ libre à des espèces animales, mais prive du même coup les humains de leur contemplation.

Comme l’écrivait Nicolás Gómez Dávila, « entre la forêt vierge et l’agriculture industrielle, il y a un moment historique de paysage cultivé ». Ce paysage jardiné que prennent en étau le retour incontrôlé du loup et l’agriculture intensive.

Accepter la violence inhérente à la nature, dont la nôtre.

Est-il possible d’envisager de sortir par le haut d’une crise qui aurait paru irréaliste il y a encore quinze ans ?

Disons le tout net : le loup est un animal magnifique, en plus d’être utile pour la régulation des herbivores, laquelle est nécessaire à la préservation des forêts. Son extinction serait donc un crime esthétique autant qu’écologique, tout comme le serait celle du lion en Afrique, du tigre en Asie ou du puma en Amérique.

Les attaques mortelles de ces grands prédateurs, y compris celles perpétrées sur les humains, ne justifient pas leur disparition. On est simplement en droit d’exiger de leurs défenseurs de ne pas nier ces prédations pour faciliter leurs argumentaires. La défense de la nature est juste, et donc vraie. Pourquoi devrait-elle s’appuyer sur des mensonges ?

Il faut ainsi accepter la violence inhérente à la nature, comme l’expliquait José Bové dans le documentaire « Dans la gueule du loup » :

Mais il faut pousser ce raisonnement jusqu’à son terme logique : accepter la violence inhérente à la nature implique d’accepter également la violence inhérente à nous-mêmes, qui en faisons partie. S’il est ainsi réjouissant que les loups reviennent en nos contrées, il n’est pas moins légitime que les bergers détruisent ceux qui attaquent leurs troupeaux, sans avoir besoin d’une autorisation préfectorale pour ce faire. Cela permettrait d’ailleurs de maintenir la peur de l’homme chez le loup, nécessaire pour éviter une reprise des attaques sur les humains comme il s’en produisait jusqu’au début du XXe siècle. Cela permettrait aussi de « spécialiser » le loup sur les ongulés sauvages plutôt que domestiques. Et cela permettrait peut-être enfin de sélectionner génétiquement les loups en éliminant les plus agressifs.

S’il est ainsi réjouissant que les loups reviennent en nos contrées, il n’est pas moins légitime que les bergers détruisent ceux qui attaquent leurs troupeaux.

L’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) estime à 500 le nombre de loups requis pour assurer la viabilité de l’espèce en France, un chiffre en passe d’être atteint dans les statistiques, s’il ne l’est pas déjà dans les faits. Les années qui viennent devraient d’ailleurs voir la jonction entre les loups originaires d’Italie et ceux en provenance d’Espagne, garantissant un brassage génétique suffisant pour éviter la consanguinité.

La Convention de Berne est un document juridique, et comme tel peut être révisé pour en faire sortir le loup une fois que sa présence en France sera pérennisée. Il serait ensuite possible de réaliser une véritable gestion de l’espèce au moyen d’un plan de chasse, une politique de quotas qui a fait ses preuves pour le cerf, quasi éteint en France après la Seconde Guerre mondiale, et aujourd’hui en augmentation démographique continue.

Et peut-être sera-t-il un jour possible en France, comme l’on peut désormais aller écouter le brame du cerf, d’aller écouter aussi le chant fascinant du loup. En gardant toujours une carabine à l’épaule ; on ne sait jamais.

Roman Bernard

Source : Roman Bernard: « Quand on parle du loup… » | L’inactuelle

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