Abdallah, 15 ans, abattu par Israël pour avoir voulu prier à la mosquée Al-Aqsa – Le Cri des Peuples

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SAYED HASAN

Abdallah, 15 ans, abattu par Israël pour avoir voulu prier à la mosquée Al-Aqsa

Source : Haaretz, 7 juillet 2019

Traduction : lecridespeuples.fr

Edité par Fausto Giudice pour Tlaxcala

Tuer un Juif éthiopien est malséant.  Tuer un Arabe Israélien est plus séant, tandis que tuer un Palestinien des territoires occupés est le summum de la bienséance israélienne.

Une poignée de main molle, un regard empli de désespoir. Son monde s’est effondré, la vie n’a plus aucun sens. Depuis le désastre, il est rarement allé au travail. « Pouvez-vous le ramener à la vie ? » demande-t-il, connaissant la réponse à cette question. Toutes les quelques phrases, il fait une pause et émet un gémissement déchirant, puis montre d’autres photos de l’album familial, partage un autre souvenir du garçon et essaie tant bien que mal de continuer à parler, jusqu’au prochain sanglot. Sa fureur et sa haine à l’égard de ceux qui ont tué son fils aîné en sa présence n’ont pas diminué et ne devraient pas diminuer de sitôt. Il a déjà été convoqué pour un « entretien d’avertissement » avec le service de sécurité du Shin Bet. Ils savent tout.

Luai Gheith a entendu les coups de feu quand la police des frontières a tiré sur son fils, Abdallah. Il s’est précipité vers lui et a transporté l’adolescent mourant de 15 ans à sa voiture et s’est précipité vers un hôpital. Durant tout ce chemin, il espérait qu’Abdallah était encore en vie ; peut-être qu’il est inconscient seulement parce qu’il s’est cogné la tête très fort lorsqu’il est tombé au sol, pensait-il. Mais les médecins des urgences de l’hôpital gouvernemental Al-Hussein à Beit Jala, près de Bethléem, lui ont souhaité d’être réconforté par Dieu (pour le martyre de son fils). C’est la façon usuelle d’informer quelqu’un d’un décès.

Dans le magasin de céramique des frères Gheith, dans la rue principale d’Hébron, Halaf, le frère de Luai, montre les derniers objets fabriqués par son neveu, Abdallah : un bol et une coupe décoratives. « Il prenait part à tout ce qui se passe ici », dit l’oncle. « Et maintenant il est parti. Il n’a jamais vu la mer de sa vie. » Le magasin est rempli de tuiles, d’objets décoratifs et d’ustensiles de ménage du style caractéristique de Hébron, ornés du mot « paix » en trois langues. Abdallah travaillait ici pendant les vacances scolaires. Regarde, c’est ici qu’il s’asseyait et peignait sur l’argile.

Non loin de là, dans le salon d’une maison située dans une rue résidentielle tranquille au centre d’Hébron, tous les murs sont maintenant ornés de photos du jeune homme. Une affiche artistiquement conçue de l’école qu’il a fréquentée comporte trois photographies : Abdallah vivant, un adolescent avec une coupe de cheveux à la mode ; Abdallah mort, sa mère penchée sur son corps ; et une autre d’Abdallah mort, cette fois avec sa tante. Les parents endeuillés, Luai, 45 ans, et Wallah, 35 ans, sont assis sur le canapé, celui-là même où leur fils a passé la dernière nuit de sa vie. Luai parle, et sa femme, vêtue de noir, reste silencieuse.

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Le père d’Abdallah, Luai. Photo Alex Levac.

« Personne ne peut comprendre ce que je vis, personne ne connaît ma douleur. Abdallah était tout pour moi. Il était mon espoir. Il voulait être médecin et c’était un bon garçon. » D’emblée, le père montre une vidéo sur son téléphone où on voit Abdallah essayant de libérer une femme des griffes d’un policier palestinien qui l’a interpellée lors d’une manifestation plus tôt cette année à l’occasion de l’anniversaire de la fondation du Hamas.

Les Gheith avaient sept filles et deux fils. Maintenant, il ne reste plus qu’un fils. Luai lui-même a été placé en détention administrative – arrestation sans procès en Israël – pendant 26 mois en 2013-2015. Aujourd’hui, son incarcération lui semble insignifiante face à son deuil.

Israël était sens dessus dessous cette semaine à la suite de l’assassinat horrible d’un citoyen israélien d’origine éthiopienne par un policier, mais n’a pas prêté attention, quelques semaines auparavant, à l’assassinat non moins horrible de l’adolescent palestinien de Hébron, qui avait pour seul souhait de prier à Jérusalem, abattu par un officier de la police des frontières.

L’événement s’est produit le 31 mai, le dernier vendredi du mois de Ramadan, qui était aussi le soir de Laylat Al-Qadr, la Nuit du Destin ; selon l’Islam, c’est la nuit où le Coran a été transmis au Prophète Mohammed. Tout au long du mois saint, le père d’Abdallah lui a promis que le dernier vendredi, ils iraient ensemble à Al Aqsa, dans la vieille ville de Jérusalem. Tard jeudi soir, Abdallah devait aider son grand-père, un entrepreneur en construction, sur un chantier. Luai lui a dit qu’il demanderait au grand-père de le laisser partir. Le soir, Abdallah s’est rendu au magasin de céramique de la famille pour récupérer les 100 shekels (=28 $, 25€) qui lui étaient dus en guise de salaire. Il était très enthousiaste à l’idée de son voyage à Jérusalem.

Avant de se coucher, son père a dit à Abdallah qu’il avait l’air d’avoir grandi, et il l’a mesuré : 171 centimètres. Luai se souvient qu’Abdallah a dit qu’il fallait déduire un centimètre pour ses chaussures. Abdallah ne portait pas de chemise, et son père se souvient d’avoir pensé : le garçon est devenu un homme.

« Vous, les Israéliens, vous ne savez pas ce que nous ressentons », dit Luai. « Vous partez en randonnée, vous pique-niquez, vous partez à l’étranger. Vous respirez un air sain et vous ne savez rien de la douleur avec laquelle on vit. » Un autre gémissement, puis un plus long silence.

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Des Palestiniens célèbrent l’Aïd al-Fitr, qui marque la fin du Ramadan, au Mont du Temple, dans la vieille ville de Jérusalem, le 5 juin 2019. Photo Ammar Awad/REUTERS

À 3 heures du matin, Luai s’est réveillé et a vu qu’Abdallah était encore éveillé, ce qui est habituel durant les nuits de Ramadan, et qu’il jouait avec ses sœurs ; ce n’est que plus tard qu’il s’est endormi sur le canapé du salon. Le père et le fils s’étaient mis d’accord pour que durant leur trajet le lendemain matin, ils seraient accompagnés de trois des sœurs et d’un cousin, Abderrahmane, qui se trouvait également dans le salon.

Ils ont pris place dans le SUV familial et ont démarré peu après 7h30 : Luai, ses filles Shaimaa, 16 ans, Tartil, 14 ans, et Daniya, 12 ans, sa nièce Sirin, 14 ans, Abdallah, et Abderrahmane, 18 ans. L’entrée à Jérusalem était interdite aux jeunes hommes de 16 à 30 ans – les deux adolescents devraient donc se faufiler dans la ville en catimini, comme le font de nombreux Palestiniens.

Pour sa part, Luai avait peur d’être arrêté par un agent de la circulation, parce qu’il transportait plus de passagers que la loi ne l’autorise, alors il a roulé sur une route de contournement, vers le poste de contrôle de Mazmuriya, au nord de Bethléem. Ils avaient tous pris leurs tapis de prière et leurs casquettes pour se protéger du soleil. Abdallah plaisantait avec ses sœurs tout le long du chemin, se souvient Luai.

Il était 8 heures du matin quand ils ont atteint la barrière de séparation, à quelques centaines de mètres du poste de contrôle. À cet endroit  la barrière n’est pas haute : des rouleaux de fil barbelé à lames rasoir et deux clôtures de barbelés, entre lesquels passe un chemin rocailleux ; il y a une brèche dans l’une des clôtures, et beaucoup de jeunes gens avaient prévu de s’y faufiler pour aller prier à Al-Aqsa. La seconde clôture était également facile à franchir. Environ trois heures plus tôt, un jeune homme du camp de réfugiés d’Al Fawar, du nom de Muaman Tbayesh, avait été blessé par balle à cet endroit par la police des frontières. Des centaines d’autres jeunes qui avaient l’intention de traverser ici étaient partis chercher un autre point de passage. Mais Luai ne le savait pas.

Il a déposé Abdallah et Abderrahmane à côté de la brèche dans la clôture et s’est garé à quelques dizaines de mètres de là, prévoyant de passer le poste de contrôle à pied avec les filles. Les deux garçons avancèrent vers la clôture. Abderrahmane raconte maintenant qu’il n’a pas vu les agents de la police des frontières en embuscade au milieu des arbres et des bâtiments d’en face. Les garçons ne savaient pas encore qu’ils entraient dans une zone de mort, comme celle entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, comme celle qui existait entre Berlin-Est et Berlin-Ouest avant la chute du mur.

Soudain, Abderrahmane a vu un policier des frontières se diriger vers lui. Rapidement, il a battu en retraite de l’autre côté de la première clôture, mais Abdallah était coincé entre les deux clôtures. L’officier a couru vers lui. Personne n’aurait pu imaginer qu’il allait ouvrir le feu sur un adolescent désarmé à balles réelles, le soumettant à une exécution sommaire. Mais lorsqu’il s’est retrouvé à environ cinq à huit mètres du garçon, il a tiré deux fois sur Abdallah. Une balle l’a touché à la poitrine, du côté gauche. Abdallah a réussi à retourner de l’autre côté de la clôture où se trouvait la brèche avant de s’effondrer au sol, son visage frappant violemment la terre, et de perdre conscience.

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Des policiers israéliens prennent position lors d’affrontements avec des Palestiniens près de la mosquée Al-Aqsa dans la vieille ville de Jérusalem, le 2 juin 2019. Photo Mahmoud Illean/AP

En entendant les coups de feu, Luai s’est précipité et a vu Abdallah trébucher et s’effondrer, en sang. Deux agents de la police des frontières se tenaient de l’autre côté de la clôture. Abdallah était gisant, immobile. Luai sort une photo de son fils, blessé au visage à la suite de sa chute. Lui et Abderrahmane l’ont rapidement ramené à leur voiture, ont demandé aux filles muettes de terreur de sortir et ont foncé vers l’hôpital Al Hussein. Ils ont eu l’impression de rouler une éternité, mais ils y sont arrivés en 10 minutes.

À l’hôpital, Luai a entendu les médecins parler entre eux du cœur de son fils, et il s’est rendu compte qu’Abdallah était dans un état critique. Il a appelé sa femme et son frère et leur a dit que la situation était très grave. Ils lui ont dit de prier. Une demi-heure plus tard, un médecin est apparu, a demandé au père son nom complet, puis a prononcé les mots qu’il espérait tant ne pas entendre : « Que Dieu vous réconforte (pour votre perte). »

Luai a suivi l’ambulance qui transportait le corps de son fils à l’hôpital Al Ahli à Hébron, pour se préparer à l’enterrement. Ce n’est qu’à ce moment-là, dit-il, qu’il a vraiment saisi ce qui s’était passé.

Invitée à s’exprimer à ce sujet, la police israélienne a fait la déclaration suivante à Haaretz : « Au cours du dernier vendredi du Ramadan [31 mai], des forces importantes de la police israélienne ont été déployées pour sécuriser les événements et empêcher la terreur et l’infiltration en Israël de personnes non autorisées. Les forces opérant dans le secteur d’Al Muntar ont dû faire face à des perturbations telles que des jets de pierres et des dégâts causés à la barrière de séparation.

Au cours de l’activité de surveillance, un certain nombre de suspects ont été identifiés en train de grimper sur la barrière de sécurité et d’entrer illégalement dans le territoire de l’État d’Israël. Conformément aux règles d’engagement dans une telle situation, la force a tiré avec un fusil Ruger, visant la partie inférieure du corps de l’un des suspects, après quoi les suspects ont fui le site. La police continuera d’agir avec détermination contre toute tentative d’infiltration dans l’Etat d’Israël et agira pour protéger la sécurité des habitants de Jérusalem et des citoyens d’Israël. »

Un rapport publié la semaine dernière par l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, à la suite de son enquête sur l’incident, affirme qu’Abdallah a été tué par des balles de « deux-deux » (calibre 22), avec un fusil Ruger – une arme que l’avocat général militaire a déclaré il y a une décennie ne pouvoir être utilisée que dans les cas où les forces de sécurité étaient exposées au danger de mort.

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Wallah Gheith, la mère d’Abdallah, avec son petit frère cette semaine. « Plus rien n’a de valeur à mes yeux », dit son mari, Luai. « Votre gouvernement est criminel. Vous ne savez pas ce qu’est la compassion. » Photo Alex Levac

« Les tirs contre Abdallah, 15 ans, et Muaman Tbayesh , 20 ans, [blessé par balles plus tôt ce matin-là] étaient-ils criminels ? », se demande le rapport de B’Tselem dans sa conclusion . « Absolument. Ils étaient totalement injustifiés. Ni Abdallah ni M. T. ne présentaient le moindre danger. Pas plus qu’ils n’auraient pu représenter un danger en l’état : en plein jour, coincés entre un fil barbelé concertina d’un côté et une clôture de fil barbelé de l’autre, face à des agents de la police des frontières armés, prêts et en tenue de protection

Il ne s’agit pas d’une situation de danger mortel, ou même de danger quelconque. Dans de telles circonstances, l’utilisation d’armes susceptibles de causer des blessures graves et même la mort – comme cela a déjà été fait auparavant et comme les policiers l’ont fait dans ce cas – ne peut se justifier pour aucune raison morale ou juridique. Le fait que le résultat prévisible et mortel de cette conduite flagrante soit accueilli avec indifférence par l’opinion publique et qu’elle reçoive le plein appui de tous les organismes officiels montre à quel point la vie des Palestiniens n’a aucune valeur. »

Dans son salon, le père endeuillé continue à déverser sa douleur : « Chaque jour, je suis plus triste que la veille. Je pensais que ça diminuerait, mais la douleur ne fait qu’augmenter. Ma vie n’a plus de sens maintenant. Vous [Israéliens] vivez loin d’ici. Vous ne nous sentez pas. Vous pensez que notre douleur est petite. Mais Abdallah a été toute ma vie. Quand une personne perd un chat ou un chien, c’est douloureux. Mais quand on élève un enfant… On ne sait pas… c’est beaucoup plus que ce qu’on imagine.

« Que Dieu brûle celui qui a tué mon fils. Plus rien n’a de valeur à mes yeux. Je vivrai jusqu’à 70 ou 80 ans avec cette douleur, avec ma femme. Il n’y a plus de vie après ça. Votre gouvernement est criminel. Vous ne savez pas ce qu’est la compassion. C’est le cadeau que j’ai reçu de l’État d’Israël, en plus de la souffrance régulière de la vie sous l’occupation : voir mon fils abattu devant moi », dit Luai. « Il ne reviendra jamais, mon Abdallah. »

Voir également :

Histoire juive, religion juive : le poids de trois millénaires, par Israël Shahak

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