Requiem pour les FARC-EP | Réseau International

Requiem pour les FARC-EP

Requiem pour les FARC-EP

par Isauro Yosa

Le parti des FARC observe passivement, depuis le sombre fossé du non-respect de l’État, comment Rodrigo Londoño et son entourage : Lozada et Alape, entre autres, enterrent dans une tombe sans nom 50 ans de lutte du peuple colombien et l’héritage de Jacobo, Manuel, Alfonso et de milliers d’autres qui ont donné leur vie dans le combat contre l’oligarchie la plus barbare d’Amérique latine.

La constitution et la loi colombiennes, c’est-à-dire la volonté écrite de cette oligarchie nationale, les manuels de bonnes manières et de diplomatie, le politiquement correct et les doctrines du capitalisme à visage humain sont maintenant les sources de pensée de la Force Alternative Révolutionnaire Commune. Ce n’est pas le marxisme-léninisme, ni la pensée bolivarienne, mais la bible de la fraternité et de l’obéissance, « l’Accord définitif pour la fin du conflit et la construction d’une paix stable et durable », qui maintenant règne dans ce parti.

Il ne reste plus rien du principe de critique et d’autocritique, il n’y a plus de critique de l’État et de l’oligarchie, tout comme il n’y a plus d’autocritique sur ce qui est déjà connu : le processus de paix a échoué et c’était une « erreur » de rendre les armes sans que ne soit accompli l’Accord final : 18% de mise en application, distorsion totale de ce qui a été convenu à La Havane par la contrepartie, 0.0 mètre carré de terre pour la paysannerie et les ex-guérilleros, plus de 88 ex-rebelles et leurs proches assassinés, que se passera-t-il lorsqu’ils cesseront de recevoir leurs indemnités qui ne couvrent que deux années dont une est déjà passée ?

entrega-armas-farcLe discours de réconciliation a atteint ses limites, il en a assez du mouvement social car la réconciliation équivaut à la conciliation. On ne peut construire un sujet de révolution qu’en créant des antagonismes, et non en les adoucissant. L’oligarchie avec son État a clairement fait savoir qu’elle n’est pas disposée à céder sur quoi que ce soit et qu’elle est pleinement déterminée à inverser ce qui est écrit. Ivan Duque n’a pas manifesté la moindre intention de procéder à la mise en application du plan de paix et n’est pas tenu de le faire, puisqu’il n’y a aucune contrepartie qui l’oblige. Il s’agit d’un petit « processus de paix » qui ne consiste qu’en la démobilisation de la guérilla et aucun changement réel pour les misérables de Colombie.

Il s’avère que le parti des FARC est le SEUL parti en Colombie qui respecte pleinement la loi de la bourgeoisie nationale, non seulement en paroles mais aussi en actes, une loi que même cette bourgeoisie ne respecte pas ! Cela équivaut à la soumission absolue de l’organisation à la volonté des classes dirigeantes au pouvoir de l’État, à la soumission de la pensée. Le parti ne pense pas au-delà des limites institutionnelles. La ligne hégémonique de la direction du parti remplit bien son mandat.

Tels des seigneurs féodaux, entourés de l’aura de la bureaucratie néolibérale, embrassés par l’ONU, avec des « ex-paramilitaires » et des fonctionnaires de l’État, les dirigeants des partis ont imposé la volonté de Sa Majesté Juan Manuel Santos (maintenant ils le feront avec Uribe 3) : ils interdisent la contestation et la lutte des classes dans leurs propres bases, sous menace de répression de l’État, ils censurent la grève paysanne en faisant affaires avec des multinationales dans le Sud, activités qui vont contre les intérêts des populations qui pendant des décennies ont accueilli et protégé les FARC-EP. Récemment, ils ont conclu des accords électoraux avec le fascisme pour « avoir un seul candidat ».

La fraction réformiste de la direction nationale du parti des FARC, dirigée par des individus qui perdent de plus en plus de légitimité interne et gagnent plus de pouvoir grâce à leur intermédiation dans les recours pour la réincorporation, parcourt le pays, de forum en forum, légitimant des accords dont le bénéficiaire principal est en réalité l’État et la bourgeoisie internationale. Les ex-combattants restent dans le parti non pas parce qu’ils y croient, mais parce que les recours pour leur réincorporation sont liés à cette organisation politique et c’est elle qui nomme les membres du Conseil National de Réincorporation (CNR). Toute opinion non autorisée peut signifier être exclue de la réincorporation.

Un mensonge mille fois répété devient vrai, le credo de l’uribisme, est aujourd’hui utilisé par la direction hégémonique du parti FARC pour tromper son militantisme. Il est répété comme un chant évangélique que le nombre de morts et de violences typiques du conflit armé a été réduit, d’où il est malicieusement dérivé que « l’Accord final » et son application est un succès. Cet argument est faux, le seul nombre de morts qui a diminué de manière significative est celui des militaires de l’État, sachant que plus de 88 anciens guérilleros ont été assassinés. Il est également faux, parce qu’il ne reconnaît pas les distinctions dans l’exercice de la violence, cela ressemble à la lutte populaire contre le terrorisme d’État et le paramilitarisme, cachant ainsi la nature sociale et politique du conflit armé, son histoire, ignorant le fait qu’il existe deux grands blocs ou classes en conflit qui ne sont manifestement pas égales, leur pratique de la violence est donc incomparable.

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La réduction du nombre de morts résultant du conflit est jugée distractive, son prix n’est pas démontré, comme il n’est pas démontré que cette violence prend simplement une autre forme beaucoup plus dégradée, la reddition des communautés au terrorisme paramilitaire, l’impunité des criminels de l’État, l’acceptation de la version officielle de l’histoire, la faillite de l’État, etc. sont cachés.

Le Dr Londoño appelle aujourd’hui « repentis » ceux d’entre nous qui critiquent l’accord ; nous devrions lui demander de s’occuper de son propre réseau, car sur la chaîne YouTube du parti de la rose, il y a une conférence de Jacobo Arenas en 1990, où il dit exactement ceci :

« Il y a des gens qui viennent au mouvement révolutionnaire et après un an, ils sont fatigués ou pensent qu’ils se sont trompés de véhicule, puis ils demandent à être relevés de cette tâche, ils demandent un changement de travail ou ils disent simplement qu’ils veulent rentrer chez eux, où chez leur mère et leur père, des choses comme ça, d’autres après 5 ans, d’autres après 10 ou 20 ans, et d’autres après 25, même s’ils réalisent que c’est une grave erreur, mais leur condition de classe ne leur permet pas de prolonger leur vie dans un processus révolutionnaire qui peut prendre de nombreuses années, parce qu’ils ne se marient pas avec le processus révolutionnaire, ils ne prennent pas l’engagement avec le processus, mais espèrent pouvoir profiter du pouvoir et le plus tôt possible. Les vrais révolutionnaires ne prennent pas ce genre d’engagement, les vrais révolutionnaires prennent l’engagement d’être à l’avant-garde des luttes de notre classe et des luttes de notre peuple… C’est pourquoi d’autres se lassent de la lutte et tombent assez facilement dans les promesses du gouvernement, qui peut les mettre au pouvoir et les mettre à la porte quand l’oligarchie considère qu’ils ne sont plus utiles…

Si le gouvernement s’engage à changer l’environnement de la vie économique, de la vie sociale, des expressions culturelles de la nation colombienne, dans ce nouvel environnement, dans cet environnement différent, nous ferons alors face au problème du mouvement armé… Quand il existe une liberté démocratique totale, si pour tout le monde il y a du travail en Colombie et qu’il n’y a pas de faim, de misère, de chômage, de violence, de terreur, d’éducation pour les enfants de tous… pourquoi ne pas démobiliser la guérilla… Car l’essence de la proposition que nous avons faite depuis le début serait réalisée… Cette proposition n’a pas été comprise par ceux qui sont en négociation avec le gouvernement et qui leur ont fait des dons, de plus ils en avaient assez de la lutte révolutionnaire car ils ne savaient pas dans leur conscience ce que signifie l’engagement révolutionnaire« .

Ce sont les « repentis » évoqués par Jacob Arenas, ceux qui n’ont jamais construit une vraie conscience, ceux qui aujourd’hui baissent la tête devant les médias, ceux qui ont de la peine pour ce qu’ils ont fait pendant 50 ans. Que penserait Jacobo Arenas des postes au gouvernement s’il voyait qu’une guérilla s’est démobilisée en échange de rien ?

Jacobo Arenas

Jacobo Arenas

Jesús Santrich a maintenu une position propre et honnête face à ce que sont aujourd’hui des accords échoués, il avait le caractère pour dénoncer le non-respect délibéré de l’État et faire obstacle à l’ELN, il était le seul à pouvoir observer, selon de véritables critères objectifs, les « erreurs » du processus de paix et il est incarcéré pour cela. Aujourd’hui, les membres tout-puissants de la direction nationale du parti des FARC étaient très mal à l’aise avec une voix qui rendrait l’évidence visible, c’est pourquoi il fallait s’en débarrasser immédiatement (la DEA serait utile), curieusement, c’était l’aveugle qui voyait le plus.

Selon Sandra Ramírez, ses opinions sont personnelles et n’expriment pas les sentiments de la majorité des ex-guérilleros, ce qui est improbable pour ceux qui connaissent l’état du parti. Ce que l’on sait avec certitude, c’est que les positions politiques de la direction du parti dominant incarnent bien les préoccupations de l’oligarchie et de l’État colombien. Un jour, nous saurons pourquoi Juan Manuel et Enrique Santos se sont sentis plus à l’aise en emmenant Timochenko à La Havane pour « accélérer le dialogue », apparemment avec Iván Márquez comme négociateur en chef, il ne leur était pas possible d’atteindre leurs objectifs.

L’argument à la mode dans le parti des FARC est que « maintenant nous avons plus d’alliés que nous n’en avions dans la guerre », il vaut la peine de demander au Dr Londoño ce qu’il entend par « alliés » et qui il considère comme tels, l’ONU peut-être, ou les hommes d’affaires qui donnent quelque chose pour la réintégration ? Mais le plus important est de lui demander : quel est le coût de ces alliés, renoncer à tout projet de changement, renoncer à transformer l’ordre ? Seraient-ils aussi des alliés si les FARC avaient pris des mesures politiques dans ce sens ?

L’oligarchie a-t-elle cessé d’utiliser toutes les formes de lutte contre le peuple, a-t-elle rompu avec la stigmatisation et les moyens de la guerre de propagande pour atteindre la « bataille des idées » ? C’est une thèse discutable, alors que les mensonges nouveaux et anciens qui approfondissent les représentations sociales négatives sur les FARC, par exemple, l’accumulation supposée de terres par les guérillas, leur condition de guérilleros millionnaires ou les fantasmes de violations systématiques, sont toujours dépeints à la population par le gouvernement. Cette guerre médiatique est presque intacte ; il n’est pas possible d’affirmer que les accords de paix ont contribué à démocratiser la société dans ce sens.

Afin de démontrer ce qui précède, il est bon de prendre un exemple. Beaucoup d’ex-guérilleros se sont plaints du monument réalisé avec leurs armes par l’artiste Doris Salcedo, le monument est brillant car il reflète la réalité de ce qu’était l’accord : piétiner les FARC-EP. L’œuvre sert de sol à l’oligarchie, au prolétaire des villes et aux responsables des organisations internationales pour prendre des photos, célébrer leur victoire et peut-être laisser de l’argent pour la mise en application du processus de paix. Et les réactions officielles du parti sur cette œuvre ? Félicitations à l’artiste.

"contramonumento” de Doris Salcedo "Fragmentos"

« contramonumento” de Doris Salcedo « Fragmentos »

Comme détail parfait, il y avait un « rituel de guérison » par lequel les « victimes » martelaient les feuilles de métal qui sortaient des armes fondues des FARC-EP, elles croyaient marteler les armes de leurs agresseurs, mais ce sont les armes des FARC-EP qui étaient les seules fondues, en conséquence logique, la guérilla est l’agresseur dans ce conflit et l’État et les paramilitaires les victimes. D’abord une histoire est piétinée, puis une autre est mise en place.

D’autre part, M. Londoño nous montre par ses reproches et recherches d’attention que du jour au lendemain, les anciens guérilleros ont pris la décision individuelle, libre et autonome de devenir délinquants, introduisant ainsi la thèse utile pour affirmer que l’Accord est « exceptionnel » dans sa portée, qu’il ne contient aucune violation, que c’est un don généreux que fait l’oligarchie à la guérilla, de sorte que n’importe quel dissident à la réalité objective de l’Accord Final devient nécessairement un dissident trafiquant de drogue. Comme les ex-guérilleros jouissent aujourd’hui des meilleures conditions de vie possibles, ils n’ont aucune raison valable de se retirer du processus de survie à la pauvreté. Tout cela revient à remplacer la pensée historique des FARC-EP par l’idéalisme libéral bourgeois : si selon le chef suprême des FARC, chaque militant est responsable de sa situation, puisque sa réalité est le produit de sa volonté et non de l’histoire et de la société colombiennes, quelle est la différence entre cela et la pensée digne de tout centre d’idées néolibérales ?

La thèse a été introduite qu’il existe des « obstacles bureaucratiques » à la mise en application du processus de paix, selon lesquels le parti de la rose s’est « empêtré » dans son inexpérience des procédures étatiques, d’où il ressort que la mise en application des accords pose des problèmes techniques, non politiques, ce qui lui fait croire que l’État colombien « n’a pas la capacité » de respecter les accords mais que lorsque les barrières administratives seront surmontées (pour quelque raison magique), les bienfaits des accords vont pleinement se répandre. Cette thèse sert essentiellement à cacher une vérité inconfortable : il n’y a aucun « obstacle bureaucratique », il y a de la part de l’État la volonté et les actions concrètes visant à ne pas respecter l’accord et à le renverser.

Ironiquement, après 50 ans, ce ne sont ni l’oligarchie colombienne ni les gringos qui ont mis fin aux FARC-EP, mais des gens « de l’intérieur ». Mais les marées changent et la dignité d’un peuple et de son héritage n’est pas détruite en toute impunité. Le peuple colombien est contradictoire, plus soumis que rebelle, mais comme tous les peuples, il a son point de rupture et nous devons y parvenir.

Source : Réquiem por las FARC-EP

traduit par Pascal, revu par Martha pour Réseau International

Source : Requiem pour les FARC-EP | Réseau International

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