La Pravda américaine. La révolution bolchévique et ses conséquences – Le Saker Francophone

 

La Pravda américaine. La révolution bolchévique et ses conséquences


De l’importance des juifs dans la révolution bolchévique


Par Ron Unz – Le 23 juillet 2018 – Source Unz Review

Leon Trotski

J’ai toujours porté un grand intérêt pour l’histoire mais jecroyais naïvement ce que je lisais dans mes manuels scolaires et considérais donc l’histoire américaine comme fade et ennuyeuse à étudier.

En revanche, une terre que je trouvais particulièrement fascinante était la Chine, le pays le plus peuplé du monde et son ancienne civilisation, avec son histoire moderne enchevêtrée de bouleversements révolutionnaires, sa soudaine réouverture à l’Occident pendant l’administration Nixon et les réformes économiques de Deng qui ont commencé à inverser des décennies d’échecs économiques maoïstes.

En 1978, j’ai suivi un séminaire d’études supérieures de l’UCLA sur l’économie politique rurale chinoise, et j’ai probablement lu trente ou quarante livres sur le sujet au cours de ce semestre. Le livre de E.O. Wilson intitulé La sociobiologie séminale : une nouvelle synthèse venait d’être publié quelques années plus tôt, ravivant ce domaine après des décennies de répression idéologique dure et, avec ces idées en tête, je ne pouvais m’empêcher de remarquer les implications évidentes de ce que j’étais en train de lire. Les Chinois avaient toujours semblé être un peuple très intelligent, et la structure de l’économie paysanne rurale traditionnelle chinoise produisait une pression sociale darwiniste sélective si épaisse qu’on pouvait la couper au couteau, fournissant ainsi une explication très élégante de la manière dont les Chinois en sont arrivés là. Quelques années plus tard, à l’université, j’ai rédigé ma théorie alors que j’étudiais sous la direction de Wilson puis, des décennies plus tard, je l’ai encore approfondie, publiant finalement mon analyse sous le titre « Comment le darwinisme social a créé la Chine moderne ».

Le peuple chinois étant clairement doté d’un talent intrinsèque et d’un potentiel déjà démontré à une échelle beaucoup plus petite à Hong Kong, Taiwan et Singapour, je pensais qu’il y avait de fortes chances que les réformes de Deng déclenchent une croissance économique énorme, et c’est exactement ce qui s’est passé. À la fin des années 1970, la Chine était plus pauvre que Haïti, mais j’ai toujours dit à mes amis qu’elle pourrait dominer le monde sur le plan économique d’ici quelques générations, et même si la plupart d’entre eux étaient au départ assez sceptiques face à une affirmation aussi scandaleuse, ils le devenaient un peu moins chaque année. The Economist était depuis longtemps mon magazine préféré et, en 1986, ils ont publié un de mes articles, particulièrement long, soulignant l’énorme potentiel de croissance de la Chine et exhortant le magazine à étendre sa couverture avec une nouvelle section Asie ; c’est exactement ce qu’ils ont fait l’année suivante.

Aujourd’hui, je me sens extrêmement humilié d’avoir passé la plus grande partie de ma vie à me tromper sur tant de choses, pendant si longtemps, et je m’accroche à la Chine comme à une exception bienvenue. Je ne vois aucune évolution, au cours de ces quarante dernières années, que je n’avais pas anticipée dès la fin des années 1970, la seule surprise ayant été l’absence totale de surprises. La seule « révision » que j’ai dû faire à mon cadre historique, c’est d’avoir toujours accepté l’affirmation omniprésente que le désastreux Grand bond en avant de Mao, de 1959-1961, avait causé 35 millions de morts ou plus, mais j’ai récemment commencé à avoir de sérieux doutes à ce sujet car un tel total pourrait être considérablement exagéré. Aujourd’hui je dois admettre la possibilité que seulement 15 millions de personnes, voire moins, sont mortes.

Mais si j’ai toujours eu un grand intérêt pour la Chine, l’histoire européenne a été encore plus fascinante pour moi, avec l’interaction politique de tant d’États en conflit et les énormes bouleversements idéologiques et militaires du XXe siècle.

Dans mon arrogance injustifiée, j’ai aussi parfois eu le sentiment de voir des choses évidentes que les journalistes de magazines ou de journaux ne voyaient pas, des erreurs qui se transformaient souvent en récits historiques. Par exemple, les discussions sur les luttes militaires titanesques du XXe siècle entre l’Allemagne et la Russie faisaient souvent référence à l’hostilité traditionnelle entre ces deux grands peuples qui, pendant des siècles, se sont considérés comme des rivaux, symbolisant la lutte éternelle des Slaves contre les Teutons pour la domination de l’Europe de l’Est.

Bien que l’histoire tachée de sang de ces deux guerres mondiales puisse faire apparaître cette notion comme une évidence, elle est en réalité erronée sur le plan factuel. Avant 1914, ces deux grands peuples n’avaient pas combattu l’un contre l’autre pendant les 150 années précédentes, et même la guerre de Sept Ans du milieu du XVIIIe siècle avait impliqué une alliance russe avec l’Autriche germanique contre la Prusse germanique, ce que l’on ne peut pas vraiment considérer comme un conflit de civilisation. Les Russes et les Allemands ont été des alliés inébranlables pendant les guerres napoléoniennes sans fin, ont étroitement coopéré pendant les époques Metternich et Bismarck qui ont suivi et, en 1904, l’Allemagne a même soutenu la Russie dans sa guerre infructueuse contre le Japon. Plus tard, l’Allemagne de Weimar et la Russie soviétique ont eu une période de coopération militaire étroite pendant les années 1920, le Pacte Hitler-Staline de 1939 a marqué le début de la Seconde Guerre mondiale et, pendant la longue Guerre froide, l’URSS n’avait pas de satellite plus loyal que l’Allemagne de l’Est. On compte donc peut-être deux douzaines d’années d’hostilité au cours des trois derniers siècles, avec de bonnes relations ou même une alliance pure et simple pendant la majeure partie du temps ; tout cela ne suggère guère que les Russes et les Allemands soient des ennemis héréditaires.

De plus, pendant une grande partie de cette période, l’élite dirigeante russe cultivait un accent germanique considérable. La légendaire Catherine de Russie était une princesse allemande de naissance et, au fil des siècles, tant de dirigeants russes ont épousé des allemandes que les futurs tsars de la dynastie des Romanov se montraient généralement plus allemands que russes. La Russie elle-même avait une population allemande importante mais fortement assimilée, qui était très bien représentée dans les cercles politiques d’élite, les noms allemands étant assez courants parmi les ministres du gouvernement et parfois parmi les commandants militaires importants. Même un haut dirigeant de la Révolte de décembre du début du XIXe siècle avait des ancêtres allemands, ce qui ne l’empêcha pas d’être un nationaliste russe zélé dans son idéologie.

Sous la gouvernance de cette classe dirigeante mixte russe et allemande, l’Empire russe n’a cessé de s’élever pour devenir l’une des plus grandes puissances du monde. En effet, étant donné sa grande taille, sa main-d’œuvre et ses ressources, combinées à l’un des taux de croissance économique les plus rapides au monde et à un accroissement naturel de la population totale qui n’était pas loin derrière, un observateur de 1914 aurait pu facilement penser qu’elle dominerait bientôt le continent européen et peut-être même une grande partie du monde, tout comme Tocqueville l’avait prophétisé au début du XIXe siècle. Une cause sous-jacente cruciale de la Première Guerre mondiale était la conviction de la Grande-Bretagne que seule une guerre préventive pouvait prévenir la montée de l’Allemagne, mais je soupçonne qu’une cause secondaire importante était que l’Allemagne pensait la même chose de la Russie et que des mesures similaires étaient nécessaires contre cette Russie en pleine ascension.

Évidemment, toute cette situation a été totalement transformée par la Révolution bolchévique de 1917, qui a balayé l’ancien ordre au pouvoir, massacrant une grande partie de ses dirigeants et forçant les autres à fuir, ouvrant ainsi la voie à l’ère moderne des régimes idéologiques et révolutionnaires. J’ai grandi pendant les dernières décennies de la longue guerre froide, lorsque l’Union soviétique était le grand adversaire international de l’Amérique, de sorte que l’histoire de cette révolution et de ses conséquences m’ont toujours fasciné. Pendant mes études au collège et supérieures, j’ai probablement lu au moins une centaine de livres sur ce sujet, dévorant les ouvrages brillants de Soljenitsyne et de Cholokhov, les épais volumes historiques des grands savants universitaires tels qu’Adam Ulam et Richard Pipes, ainsi que les écrits des principaux dissidents soviétiques tels que Roy Medvedev, Andrei Sakharov et Andrei Amalrik. J’ai été fasciné par l’histoire tragique de la façon dont Staline a évincé Trotski et ses autres rivaux, entraînant les purges massives des années 1930 dues à la paranoïa croissante de Staline.

Je n’étais pas naïf au point de ne pas reconnaître certains des puissants tabous qui entouraient la discussion sur les bolcheviks, en particulier en ce qui concerne leur composition ethnique. Bien que la plupart des livres ne mettent guère l’accent sur ce point, toute personne ayant un œil attentif pour les quelques phrases ou paragraphes sur le sujet sait certainement que les juifs étaient énormément surreprésentés parmi les plus grands révolutionnaires, avec trois des cinq successeurs potentiels de Lénine – Trotski, Zinoviev et Kamenev – tous issus de ce milieu, ainsi que beaucoup, beaucoup d’autres au sein de la haute direction communiste. Évidemment, c’était disproportionné dans un pays ayant une population juive d’environ 4%, et cela a certainement contribué à expliquer la forte hausse de l’hostilité mondiale envers les juifs peu de temps après, qui a parfois pris les formes les plus dérangeantes et irrationnelles comme la popularité du livre Les Protocoles des sages de Sion et la célèbre publication de Henry Ford intitulée The International Jew. Mais comme les juifs russes étaient plus susceptibles d’être instruits et urbanisés et souffraient d’une oppression antisémite féroce sous les tsars, tout cela me semblait assez logique.

Puis, il y a peut-être quatorze ou quinze ans, j’ai vécu une déchirure dans mon continuum espace-temps personnel, le premier d’une longue série.

Dans ce cas particulier, un ami particulièrement à droite, amateur du théoricien de l’évolution Gregory Cochran, passait de longues journées à parcourir les pages de Stormfront, un forum Internet de premier plan pour l’extrême droite et, ayant trouvé une affirmation factuelle remarquable, m’a demandé mon opinion. Jacob Schiff, le principal banquier juif d’Amérique, aurait été un soutien financier crucial de la Révolution bolchévique, fournissant aux révolutionnaires communistes un financement de 20 millions de dollars.

Ma première réaction a été qu’une telle idée était tout à fait ridicule puisqu’un fait aussi explosif n’aurait pu être ignoré par les dizaines de livres que j’avais lus sur les origines de cette révolution. Mais la source semblait extrêmement précise. Le chroniqueur de Knickerbocker, dans l’édition du 3 février 1949 du New York Journal-American, alors l’un des principaux journaux locaux, écrivait : « Aujourd’hui, le petit-fils de Jacob, John Schiff, estime que le vieil homme a investi environ vingt millions de dollars pour le triomphe du bolchevisme en Russie ».

Après avoir vérifié, j’ai découvert que de nombreux récits grand public décrivaient l’hostilité énorme de Schiff envers le régime tsariste pour son mauvais traitement des juifs et, de nos jours encore, une source aussi bien établie que l’article Wikipedia sur Jacob Schiff note qu’il a joué un rôle majeur dans le financement de la Révolution russe de 1905, comme cela a été révélé dans les mémoires ultérieurs de l’un de ses agents clés. Et si vous lancez une recherche sur « Jacob Schiff révolution bolchévique », de nombreuses autres références apparaissent, représentant une grande variété de positions et donc un bon degré de crédibilité. Une déclaration très intéressante figure dans les mémoires d’Henry Wickham Steed, le rédacteur en chef du Times of London et l’un des journalistes internationaux les plus en vue de son époque. Il mentionne très concrètement que Schiff, Warburg et les autres banquiers internationaux juifs de premier plan figuraient parmi les principaux commanditaires des bolcheviques juifs, par l’intermédiaire desquels ils espéraient obtenir une occasion pour l’exploitation juive de la Russie, et il décrit leurs efforts de lobbying au nom de leurs alliés bolcheviques lors de la Conférence de paix de Paris en 1919, à la fin de la Première Guerre mondiale.

Même le livre publié en 2016 de Kenneth D. Ackerman, Trotski à New York, 1917, note que les rapports du renseignement militaire américain de cette époque désignent directement Trotski comme étant l’intermédiaire pour le soutien financier de Schiff et de nombreux autres financiers juifs. En 1925, cette information a été publiée dans le Guardian et a été largement discutée et acceptée tout au long des années 1920 et 1930 par de nombreuses publications médiatiques importantes, bien avant que le petit-fils de Schiff ne confirme directement ces faits en 1949. Pourtant, Ackerman, plutôt cavalièrement, rejette toutes ces preuves contemporaines considérables comme étant « antisémites » et une « théorie du complot », arguant que puisque Schiff était un conservateur notoire qui n’avait jamais montré de sympathie pour le socialisme dans son propre milieu américain, il n’aurait certainement pas financé les bolcheviques.

Il est vrai que quelques détails ont pu facilement s’embrouiller avec le temps. Par exemple, bien que Trotski soit rapidement devenu le deuxième après Lénine dans la hiérarchie bolchévique, au début de 1917, les deux hommes étaient encore amèrement hostiles au sujet de divers conflits idéologiques, de sorte qu’il n’était certainement pas considéré comme un membre de ce parti à l’époque. Et puisque tout le monde reconnaît aujourd’hui que Schiff avait largement financé la Révolution de 1905 en Russie, il semble parfaitement possible que le chiffre de 20 millions de dollars mentionné par son petit-fils se réfère au total investi au cours des années pour soutenir tous les différents mouvements et dirigeants révolutionnaires russes, ce qui a finalement abouti à la création de la Russie bolchévique. Mais avec tant de sources apparemment crédibles et indépendantes qui font toutes des affirmations similaires, les faits de base semblent presque indiscutables.

Considérez les implications de cette conclusion remarquable. Je suppose que la plus grande partie du financement des activités révolutionnaires de Schiff a été dépensée pour des budgets comme la rémunération des militants et le paiement de pots-de-vin et, ajusté au revenu familial moyen de l’époque, 20 millions de dollars représenteraient jusqu’à 2 milliards de dollars actuels. Sans un tel soutien financier énorme, la probabilité d’une victoire bolchévique aurait été beaucoup plus faible, voire presque impossible.

Quand les gens plaisantent avec désinvolture sur la folie totale des « théories du complot antisémites », il n’y en a pas de meilleur exemple que l’idée, qui paraît si évidement absurde, que des banquiers juifs internationaux aient créé le mouvement communiste mondial. Et pourtant, selon toute norme raisonnable, cette affirmation semble être plus ou moins vraie et, apparemment, elle a même été largement reconnue, au moins sous sa forme grossière, pendant les décennies qui ont suivi la Révolution russe, mais elle n’a plus jamais été mentionnée dans les nombreuses histoires plus récentes qui ont façonné ma propre connaissance de ces événements. En effet, aucune de ces sources par ailleurs très complètes n’a jamais mentionné le nom de Schiff, bien qu’il ait été universellement reconnu pour avoir financé la Révolution de 1905. Mais alors, quels autres faits étonnants pourraient-ils cacher de la même façon ?

Quand quelqu’un rencontre de nouvelles révélations remarquables dans un domaine de l’histoire où ses connaissances sont rudimentaires, n’allant guère plus loin que des manuels d’introduction ou des cours d’histoire pour les nuls, le résultat est un choc et un embarras. Mais quand la même situation se produit dans un domaine où il a lu des dizaines de milliers de pages, les principaux textes faisant autorité et qui semblaient avoir exploré chaque détail mineur, son sens de la réalité commence fortement à s’effriter.

En 1999, l’Université Harvard a publié l’édition anglaise du Livre noir du communisme, dont les six co-auteurs ont consacré 850 pages à documenter les horreurs infligées au monde par ce défunt système, dont le nombre total de morts s’élève à 100 millions. Je n’ai jamais lu ce livre et j’ai souvent entendu dire que ce prétendu décompte des corps est largement contesté. Mais pour moi, le détail le plus remarquable est que lorsque j’examine l’index de 35 pages, je vois une vaste profusion d’entrées concernant des individus totalement obscurs dont les noms sont sûrement inconnus de tous sauf du spécialiste le plus érudit. Mais il n’y a aucune d’entrée pour Jacob Schiff, le banquier juif de renommée mondiale qui a apparemment financé la création de l’ensemble du système en premier lieu. Ni pour Olaf Aschberg, le puissant banquier juif suédois, qui a joué un rôle si important en fournissant aux bolcheviks leur survie financière pendant les premières années de leur régime encore instable, et qui a même fondé la première banque internationale soviétique.

Quand on découvre une déchirure dans le tissu de la réalité, il y a une tendance naturelle à regarder nerveusement au travers, se demandant quels objets mystérieux on pourrait y découvrir. Le livre d’Ackerman dénonçait l’idée que Schiff avait financé les bolcheviks comme « un sujet favori de la propagande antisémite nazie » et, juste avant, il avait publié une dénonciation similaire du « Dearborn Independent » d’Henry Ford, une publication qui ne signifiait presque rien pour moi. Bien que le livre d’Ackerman n’ait pas encore été publié lorsque j’ai commencé à explorer l’histoire de Schiff, il y a une douzaine d’années, beaucoup d’autres écrivains avaient également relié ces deux sujets, alors j’ai décidé d’explorer la question.

Ford lui-même était un individu très intéressant, même si très peu de manuels d’histoire abordent son rôle dans l’histoire du monde. Bien que les raisons exactes de sa décision d’augmenter le salaire minimum qu’il donnait à ses employés à 5 $ par jour, en 1914 – le double du salaire moyen des travailleurs industriels de l’époque – puissent être contestées, cela semble avoir joué un rôle énorme dans la création de notre classe moyenne. Il a également adopté une politique hautement paternaliste consistant à fournir de bons logements d’entreprise et d’autres commodités à ses travailleurs, un écart total par rapport au capitalisme des « barons voleurs » si largement pratiqué à l’époque, apparaissant ainsi comme un héros mondial pour les travailleurs industriels et leurs avocats. En effet, Lénine lui-même avait considéré Ford comme une figure dominante du firmament révolutionnaire mondial, faisant abstraction de ses vues conservatrices et de son engagement envers le capitalisme et se concentrant plutôt sur ses remarquables réalisations en matière de productivité ouvrière et de bien-être économique. C’est un détail oublié de l’histoire que même après que l’hostilité considérable de Ford à la Révolution russe est devenue largement connue, les bolchéviques décrivaient encore leur propre politique de développement industriel comme du « fordisme ». En effet, il n’était pas rare de voir des portraits de Lénine et de Ford accrochés côte à côte dans les usines soviétiques, représentant les deux plus grands saints séculiers du panthéon bolchévique.

Quant à The Dearborn Independent, Ford avait apparemment lancé son journal sur une base nationale peu de temps après la fin de la guerre, avec l’intention de se concentrer sur des sujets controversés, en particulier ceux liés au mauvais comportement des juifs, dont il pensait que la discussion était ignorée ou censurée par presque tous les médias grand public. Je savais qu’il était depuis longtemps l’une des personnes les plus riches et les plus respectées en Amérique, mais j’étais encore étonné de découvrir que son hebdomadaire, qui m’était auparavant presque inconnu, avait atteint une diffusion nationale totale de 900 000 exemplaires en 1925, ce qui en faisait le deuxième plus grand du pays et de loin le plus grand ayant une distribution exclusivement nationale. Je n’ai pas trouvé de moyen facile d’examiner le contenu d’un numéro typique, mais apparemment les articles anti-juifs des deux premières années avaient été rassemblés et publiés sous forme de livres courts, constituant ensemble les quatre volumes de The International Jew : The World’s Foremost Problem, un travail notoirement antisémite mentionné à l’occasion dans mes manuels d’histoire. Finalement, ma curiosité a pris le dessus, j’ai alors cliqué sur quelques boutons d’Amazon.com, acheté l’ensemble et me suis demandé ce que j’y découvrirais.

En me basant sur toutes mes présuppositions, je m’attendais à lire un répertoire d’inepties et je doutais pouvoir dépasser la première douzaine de pages avant de perdre tout intérêt et de ranger les volumes afin qu’ils accumulent la poussière sur mes étagères. Mais j’ai expérimenté quelque chose de complètement différent.

Au cours des deux dernières décennies, l’énorme croissance du pouvoir et de l’influence des groupes juifs et pro-israéliens en Amérique a parfois conduit les écrivains à soulever avec prudence certains faits concernant l’influence malencontreuse de ces organisations et activistes, tout en soulignant toujours soigneusement que la grande majorité des juifs ordinaires ne bénéficient pas de ces politiques et pourraient même en subir les conséquences, à cause du risque éventuel de provoquer un contrecoup anti-juif. À ma grande surprise, j’ai découvert que la grande majorité des documents de la série de 300 000 mots de Ford semblaient suivre le même schéma et le même ton.

Les 80 chapitres des volumes de Ford traitent généralement de questions et d’événements particuliers, dont certains m’étaient bien connus, mais dont la grande majorité était totalement obscurcie par les près de cent ans passés. Mais d’après ce que j’ai pu constater, presque toutes les discussions semblent tout à fait plausibles et axées sur les faits, même parfois trop prudentes dans leur présentation et, à une exception près, je ne me souviens de rien qui puisse sembler fantaisiste ou déraisonnable. Par exemple, il ne prétendait pas que Schiff ou ses collègues banquiers juifs avaient financé la Révolution bolchévique puisque ces faits particuliers n’avaient pas encore été révélés, mais seulement qu’il avait semblé fortement soutenir le renversement du tsarisme et avait travaillé dans ce sens pendant de nombreuses années, motivé par ce qu’il considérait comme l’hostilité de l’Empire russe à l’égard de ses sujets juifs. Ce genre de discussion n’est pas si différent de ce que l’on pourrait trouver dans une biographie moderne de Schiff ou dans son article sur Wikipedia, bien que de nombreux détails importants présentés dans les livres de Ford aient disparu des archives historiques.

Même si j’ai réussi à parcourir les quatre volumes de The International Jew, le rythme implacable de l’intrigue et du mauvais comportement des juifs est devenu quelque peu soporifique après un certain temps, d’autant plus qu’un grand nombre des exemples fournis ont pu se passer en 1920 ou 1921, mais sont presque totalement oubliés aujourd’hui. La plus grande partie du contenu est un recueil de plaintes plutôt monotones concernant la malfaisance, les scandales ou le clanisme juif, le genre de choses banales qui auraient pu normalement apparaître dans les pages d’un journal ou d’un magazine ordinaire de l’époque.

Cependant, je ne peux pas reprocher à cette publication d’avoir un point de vue aussi étroit. Un thème récurrent était qu’en raison de la peur intimidante des activistes et de l’influence juive, pratiquement tous les médias américains classiques évitaient de discuter de ces questions importantes et, puisque cette nouvelle publication était destinée à remédier à ce manque, elle exigeait nécessairement une couverture largement biaisée en faveur de ce sujet particulier. Les articles visaient également à élargir progressivement la fenêtre du débat public et à faire honte à d’autres périodiques pour qu’ils discutent du mauvais comportement des juifs. Lorsque des magazines de premier plan comme The Atlantic Monthly et Century Magazine ont commencé à publier de tels articles, ce résultat a été cité comme un succès majeur.

Un autre objectif important était de rendre les juifs ordinaires plus conscients du comportement très problématique d’un grand nombre de leurs dirigeants communautaires. À l’occasion, la publication reçut une lettre d’éloge d’un « fier juif américain » autoproclamé, qui félicitait la revue et envoyait parfois un chèque pour acheter des abonnements à d’autres membres de sa communauté, ce résultat pouvant faire l’objet d’un long article.

Et bien que les détails de ces histoires individuelles diffèrent considérablement de ceux d’aujourd’hui, le modèle de comportement critiqué semble remarquablement similaire. Changeons quelques faits, ajustons la société à un siècle de changement, et beaucoup d’histoires pourraient être exactement les mêmes que celles dont les gens bien intentionnés qui s’inquiètent de l’avenir de notre pays discutent tranquillement aujourd’hui. Le plus remarquable, il y avait même quelques colonnes sur les relations troublées entre les premiers colons sionistes en Palestine et les Palestiniens autochtones environnants, et de profondes plaintes selon lesquelles, sous la pression juive, les médias ont souvent mal rapporté ou caché certains des outrages subis par ce dernier groupe.

Je ne peux certainement pas garantir l’exactitude globale du contenu de ces volumes, mais à tout le moins, ils constitueraient une source extrêmement précieuse de « matière première » pour des recherches historiques plus approfondies. Tant d’événements et d’incidents qu’ils racontent semblent avoir été entièrement omis des principales publications médiatiques de l’époque, et n’ont certainement jamais été inclus dans les récits historiques ultérieurs, étant donné que même des histoires aussi largement connues que le soutien financier majeur de Schiff aux bolcheviques ont été complètement jetées dans le « trou de mémoire » de George Orwell.

Comme ces livres n’ont pas de droits d’auteur, j’ai ajouté l’ensemble à ma collection de livres HTML et ceux qui s’y intéressent peuvent lire le texte et décider par eux-mêmes.

Comme nous l’avons déjà dit, la plus grande partie de The International Jew semble une récitation plutôt monotone de plaintes concernant le mauvais comportement des juifs. Mais il y a une exception majeure, qui a un impact très différent sur notre esprit moderne, à savoir que l’écrivain a pris très au sérieux Les Protocoles des Sages de Sion. Probablement aucune « théorie du complot » des temps modernes n’a été soumise à un anathème et à un ridicule aussi important que Les Protocoles, mais un voyage de découverte acquiert souvent une dynamique qui lui est propre et je suis devenu curieux de la nature de ce document infâme.

Apparemment, les Protocoles sont apparus pour la première fois au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, et le British Museum en a conservé une copie en 1906, mais ils ont attiré relativement peu d’attention à l’époque. Tout cela a changé après la Révolution bolchévique et le renversement de nombreux autres anciens gouvernements à la fin de la Première Guerre mondiale a conduit de nombreuses personnes à chercher une cause commune derrière tant d’énormes bouleversements politiques. De ma distance de plusieurs décennies, le texte des Protocoles m’a semblé plutôt fade et même ennuyeux, décrivant de façon assez longue un plan de subversion secrète visant à affaiblir les liens du tissu social, à monter les groupes les uns contre les autres, à prendre le contrôle des dirigeants politiques par la corruption et le chantage et, finalement, à restaurer la société selon des lignes hiérarchiques rigides avec un tout nouveau groupe en contrôle. Certes, on y trouve beaucoup de perspicacité politique ou psychologique, notamment l’énorme pouvoir des médias et les avantages de mettre en avant des hommes de paille politiques – des hommes de paille profondément compromis ou incompétents et donc facilement contrôlables. Mais rien d’autre ne m’a vraiment sauté aux yeux.

Peut-être une des raisons pour lesquelles j’ai trouvé le texte des Protocoles si peu inspirant est qu’au cours du siècle qui a suivi sa publication, ces notions d’intrigues diaboliques par des groupes cachés sont devenues un thème si commun dans nos médias de divertissement, avec des milliers de romans d’espionnage et d’histoires de science-fiction présentant quelque chose de similaire, bien que ceux-ci impliquent généralement des moyens beaucoup plus excitants, comme une super-arme ou une drogue puissante. Si un méchant d’un film de James Bond proclamait son intention de conquérir le monde simplement par une simple subversion politique, je pense qu’un tel film disparaîtrait immédiatement du box-office.

Mais il y a cent ans, ces notions étaient apparemment passionnantes et nouvelles, et j’ai trouvé la discussion des Protocoles dans de nombreux chapitres The International Jew beaucoup plus intéressante et informative que la lecture du livre lui-même. L’auteur des livres de Ford semble le traiter comme n’importe quel autre document historique, en disséquant son contenu, en spéculant sur sa provenance et en se demandant s’il s’agissait ou non de ce qu’il prétendait être, à savoir un compte rendu approximatif des déclarations d’un groupe de conspirateurs poursuivant la maîtrise du monde, ces conspirateurs étant largement considérés comme une fraternité d’élite de juifs du monde entier.

D’autres contemporains semblent avoir pris les Protocoles très au sérieux. L’auguste Times of London l’a pleinement approuvé, avant de se rétracter plus tard sous une forte pression, et j’ai lu que plus d’exemplaires ont été publiés et vendus dans l’Europe de l’époque que tout autre livre, à l’exception de la Bible. Le gouvernement bolchévique de Russie a considéré le volume à sa manière puisque la simple possession des Protocoles justifiait l’exécution immédiate.

Bien que The International Jew conclue que les Protocoles sont probablement authentiques, le style et la présentation du livre me font douter de cette probabilité. En naviguant sur Internet il y a une douzaine d’années, j’ai découvert une grande variété d’opinions différentes, même dans l’enceinte de l’extrême-droite, où l’on discute librement de ces questions. Je me souviens qu’un auteur de forum a quelque part qualifié les Protocoles de « basés sur une histoire vraie », suggérant que quelqu’un qui était familier avec les machinations secrètes de l’élite juive internationale contre les gouvernements existants de la Russie tsariste et d’autres pays avait rédigé le document pour exposer son point de vue sur leurs plans stratégiques, et une telle interprétation semble parfaitement plausible.

Un autre lecteur prétendait que Les Protocoles n’étaient que de la pure fiction, mais qu’ils n’en étaient pas moins importants. Il a fait valoir que la perspicacité des méthodes par lesquelles un petit groupe de comploteurs peut tranquillement corrompre et renverser de puissants régimes place ce livre aux côtés de la Républiquede Platon et du Prince de Machiavel comme l’un des trois grands classiques de la philosophie politique occidentale, et lui vaudrait une place sur la liste de lecture obligatoire de tous les cours de sciences politiques pour débutants. En effet, l’auteur des livres de Ford souligne qu’il y a très peu de mentions des juifs dans les Protocoles, et tous les liens implicites avec les conspirateurs juifs pourraient être complètement rayés du texte sans affecter son contenu.

Quoi qu’il en soit, ce court ouvrage est maintenant disponible sous la forme d’un de mes livres HTML, ce qui le rend très pratique pour la lecture et la recherche de texte.

Certaines idées ont des conséquences et d’autres pas. Bien que mes manuels d’introduction à l’histoire mentionnaient souvent les activités antisémites d’Henry Ford, sa publication de The International Jew et la popularité simultanée des Protocoles, ils ne mettaient jamais l’accent sur leur héritage politique durable, ou du moins je ne me souviens d’aucun. Cependant, une fois que j’ai lu le contenu et découvert l’énorme popularité contemporaine de ces écrits et l’énorme circulation nationale de The Dearborn Independent, j’en suis rapidement arrivé à une conclusion très différente.

Pendant des décennies, les libéraux pro-immigration, dont beaucoup de juifs, ont suggéré que l’antisémitisme était un facteur majeur à l’origine de la loi sur l’immigration de 1924 qui réduisait considérablement l’immigration européenne pour les quarante années suivantes, alors que les activistes anti-immigration l’ont toujours nié catégoriquement. La preuve documentaire de cette époque favorise certainement la position de cette dernière, mais je me demande vraiment quelles discussions privées importantes n’ont peut-être pas été consignées dans les archives du Congrès. Le soutien populaire écrasant à la restriction de l’immigration a été bloqué avec succès pendant des décennies par de puissants intérêts commerciaux, qui ont grandement bénéficié de la réduction des salaires due à la concurrence du travail, mais les choses ont soudainement changé, et la révolution bolchévique en Russie a dû avoir une influence puissante.

La Russie, majoritairement peuplée de Russes, a été gouvernée pendant des siècles par une élite dirigeante russe. Ensuite, un groupe révolutionnaire en grande partie constitué de juifs, qui ne constituent que 4 % de la population, a profité d’une défaite militaire et de conditions politiques instables pour prendre le contrôle du pays, massacrant les élites précédentes ou les forçant à fuir à l’étranger et devenir des réfugiés sans le sou.

Trotski et une grande partie des principaux révolutionnaires juifs avaient vécu en exil à New York, et alors beaucoup de leurs cousins juifs résidant encore en Amérique ont commencé à proclamer haut et fort qu’une révolution similaire suivrait bientôt ici aussi. D’énormes vagues d’immigration récente, principalement en provenance de Russie, ont fait passer la fraction juive de la population nationale à 3%, à peine inférieur au chiffre de la Russie elle-même à la veille de sa révolution. Si les élites russes qui gouvernaient la Russie ont été subitement renversées par les révolutionnaires juifs, n’est-il pas évident que les élites anglo-saxonnes qui gouvernaient l’Amérique anglo-saxonne craignaient de subir le même sort ?

La « Red Scare » de 1919 fut la réponse, avec de nombreux immigrés radicaux, comme Emma Goldman, qui furent arrêtés et rapidement déportés, tandis que le procès pour meurtre de Sacco et Vanzetti en 1921 à Boston captait l’attention de la nation tout en suggérant que d’autres groupes d’immigrés pouvaient être également violents et radicaux et pourraient s’allier avec les juifs pour former un mouvement révolutionnaire, tout comme les Lettons et d’autres minorités russes mécontentes l’avaient fait pendant la Révolution bolchevique. Il était donc absolument essentiel de réduire drastiquement l’afflux de ces étrangers dangereux, sinon leur nombre pourrait facilement augmenter par centaines de milliers chaque année, augmentant ainsi leur présence déjà énorme dans nos plus grandes villes de la côte Est.

Une forte réduction de l’immigration entraînerait certainement une hausse des salaires des travailleurs et nuirait aux profits des entreprises. Mais les considérations de profits sont secondaires si vous craignez que vous et votre famille finissent par faire face à un peloton d’exécution bolchévique ou par fuir à Buenos Aires avec juste quelques valises emballées à la hâte et vos vêtements sur le dos.

Un élément de preuve supportant cette analyse est le fait que le Congrès n’ait pas adopté par la suite une loi restrictive semblable pour restreindre l’immigration en provenance du Mexique ou du reste de l’Amérique latine. Les intérêts commerciaux du Texas et du Sud-Ouest soutenaient que le maintien d’une immigration mexicaine sans restriction était important pour leur succès économique, les Mexicains étant de bonnes personnes, des travailleurs politiquement dociles et n’étaient pas une menace pour la stabilité du pays. Ce qui était bien différent avec les juifs et d’autres groupes d’immigrants européens.

La bataille beaucoup moins connue, datant du début des années 1920, pour la restriction de l’inscription des juifs dans la Ivy League en a peut-être été une autre conséquence. Dans son magistral livre de 2005, The Chosen, Jerome Karabel documente comment la croissance très rapide du nombre de juifs à Harvard, Yale, Princeton et d’autres collèges de la Ivy League au début des années 1920 est devenue une énorme préoccupation pour les élites anglo-saxonnes qui avaient monté ces institutions et représentaient encore la majorité des d’étudiants.

En conséquence, une guerre silencieuse sur les admissions a éclaté, impliquant à la fois une influence politique et médiatique, les WASP régnants cherchant à réduire et à restreindre le nombre de juifs, et les juifs luttant pour le maintenir ou l’étendre. Bien qu’il ne semble y avoir aucune trace écrite de références directes au journal national extrêmement populaire et aux livres publiés par Henry Ford ou tout autre matériel similaire, il est difficile de croire que ces combattants universitaires n’étaient pas au moins quelque peu au courant des théories d’une attaque juive contre la société païenne qui était alors si largement promue. Il est facile d’imaginer qu’un brahmane respectable de Boston, tel que le président de Harvard, A. Lawrence Lowell, considérait son propre « antisémitisme » modéré comme un compromis très raisonnable entre les effrayantes revendications promues par Ford et d’autres et les demandes pour que les inscriptions juives soient non limitées par ses opposants. En effet, Karabel lui-même souligne l’impact social des publications de Ford comme un facteur d’arrière-plan significatif de ce conflit académique.

À cette époque, les élites anglo-saxonnes détenaient encore le haut du pavé dans les médias. L’industrie cinématographique très fortement juive n’en était qu’à ses débuts et il en était de même pour la radio, alors que la grande majorité des principaux médias imprimés étaient encore entre les mains des Gentils, de sorte que les descendants des premiers colons américains ont gagné la première bataille de cette guerre des admissions. Mais lorsque la bataille a recommencé quelques décennies plus tard, le paysage politique et médiatique stratégique avait complètement changé, les juifs ayant atteint une quasi-parité dans l’influence de la presse écrite et une domination écrasante dans les médias électroniques plus puissants comme le cinéma, la radio et la télévision naissante, et cette fois ils en sortirent victorieux, brisant facilement l’emprise de leurs rivaux ethniques de longue date, et parvenant finalement à une domination presque complète sur ces institutions d’élite.

Et, ironiquement, l’héritage culturel le plus durable de l’agitation anti-juive généralisée des années 1920 est peut-être le moins reconnu. Comme mentionné plus haut, les lecteurs modernes pourraient trouver le texte des Protocoles plutôt ennuyeux et fade, presque comme s’ils avaient été tirés du monologue extrêmement long d’un des méchants diaboliques d’un film de James Bond. Mais je ne serais pas surpris que ce soit l’inverse. Ian Fleming a créé ce genre au début des années 1950 avec sa série de best-sellers internationaux, et il serait intéressant de spéculer sur la source de ses idées.

Flemming a passé sa jeunesse dans les années 1920 et 1930, lorsque Les Protocoles étaient parmi les livres les plus lus dans une grande partie de l’Europe et que les principaux journaux britanniques racontaient les complots réussis de Schiff et d’autres banquiers juifs internationaux pour renverser le gouvernement de l’allié tsariste de la Grande-Bretagne et le remplacer par la domination bolchevique juive. De plus, son service ultérieur dans un service de renseignement britannique lui aurait certainement permis d’avoir accès à des détails de cette histoire qui allaient bien au-delà des manchettes publiques. Je pense que c’est plus qu’une pure coïncidence que deux de ses méchants les plus mémorables, Goldfingeret Blofeld, aient des noms à consonance juive, et que tant d’intrigues impliquent des plans de conquête du monde par le SPECTRE, une organisation internationale secrète et mystérieuse hostile à tous les gouvernements existants. Les Protocoles eux-mêmes sont peut-être à moitié oubliés aujourd’hui, mais leur influence culturelle survit probablement dans les films de James Bond, dont les 7 milliards de dollars de recettes brutes les classent comme la série de films la plus réussie de l’histoire, lorsqu’on ajuste les calculs pour tenir compte de l’inflation.

La mesure dans laquelle des faits historiques établis peuvent apparaître ou disparaître de la mémoire mondiale devrait certainement nous obliger tous à être très prudents lorsqu’il s’agit de croire tout ce que nous lisons dans nos manuels scolaires standard, sans parler de ce que nous absorbons dans nos médias électroniques encore plus éphémères.

Dans les premières années de la Révolution bolchévique, presque personne ne remettait en question le rôle écrasant des juifs dans cet événement, ni leur prépondérance dans les prises de pouvoir bolchéviques en Hongrie et dans certaines parties de l’Allemagne. Par exemple, l’ancien ministre britannique Winston Churchill dénonçait en 1920 les « juifs terroristes » qui avaient pris le contrôle de la Russie et d’autres parties de l’Europe, notant que « la majorité des personnalités sont juives » et déclarant que « dans les institutions soviétiques, la prédominance des juifs est encore plus étonnante », tout en déplorant les horreurs que ces juifs avaient infligées aux Allemands et aux Hongrois qui souffraient.

De même, le journaliste Robert Wilton, ancien correspondant russe du Times of London, a fourni un résumé très détaillé de l’énorme rôle juif dans son livre Russia’s Agony de 1918 et The Last Days of the Romanovs de 1920, bien que l’un des chapitres les plus explicites de ce dernier ait été apparemment exclu de l’édition anglaise. Peu de temps après, les faits concernant l’énorme soutien financier fourni aux bolcheviks par des banquiers juifs internationaux tels que Schiff et Aschberg ont été largement rapportés dans les médias grand public.

Les juifs et le communisme étaient tout aussi fortement liés en Amérique, et pendant des années, le journal communiste le plus diffusé dans notre pays a été publié en yiddish. Lorsqu’ils furent finalement rendus publics, les Venona Decrypts ont démontré que, jusque dans les années 1930 et 1940, une fraction remarquable des espions communistes américains provenait de cette origine ethnique.

Une anecdote personnelle tend à confirmer ces documents historiques arides. Au début des années 2000, je déjeunais avec un informaticien âgé et très éminent. En parlant de ceci et de cela, il en vint à mentionner que ses deux parents avaient été des communistes zélés et, étant donné son nom irlandais évident, j’ai exprimé ma surprise en disant que je pensais que presque tous les communistes de cette époque étaient juifs. Il a dit que c’était effectivement le cas mais, bien que sa mère ait une telle origine ethnique, ce n’était pas le cas de son père, ce qui faisait de lui une exception très rare dans leurs cercles politiques. En conséquence, le Parti avait toujours cherché à le placer dans un rôle public aussi important que possible, uniquement pour prouver que tous les communistes n’étaient pas juifs et, bien qu’il ait obéi à la discipline du Parti, il était toujours irrité d’être utilisé comme un tel « symbole ».

Cependant, une fois que le communisme est tombé en disgrâce en Amérique dans les années 1950, presque tous les « Red Baiters » comme le sénateur Joseph McCarthy ont fait d’énormes efforts pour obscurcir la dimension ethnique du mouvement qu’ils combattaient. En effet, de nombreuses années plus tard, Richard Nixon parlait en privéde la difficulté qu’il avait rencontrée, ainsi que les autres enquêteurs anticommunistes, à essayer de se concentrer sur des cibles non juives puisque presque tous les espions soviétiques présumés étaient juifs, et lorsque un enregistrement de cette conversation est devenu public, son antisémitisme présumé a provoqué une tempête médiatique, même si ses remarques impliquaient manifestement le contraire.

Ce dernier point est important, car une fois que le dossier historique a été suffisamment blanchi ou réécrit, tout fil conducteur de la réalité originale qui pourrait survivre est souvent perçu comme une étrange illusion ou dénoncé comme une « théorie du complot ». En effet, même aujourd’hui, les pages toujours aussi étonnantes de Wikipedia fournissent un article entier de 3 500 mots attaquant la notion de « bolchevisme juif » comme étant un « mensonge  antisémite ».

Je me souviens que, dans les années 1970, les énormes rafales de louanges américaines pour les trois volumes de L’archipel du Goulag de Soljenitsyne ont soudainement rencontré un vent de contestation temporaire lorsque quelqu’un a remarqué que l’on trouvait au milieu de ses 2 000 pages une seule photographie représentant plusieurs des principaux administrateurs du Goulag ainsi qu’une légende révélant leurs noms juifs sans équivoque. Ce détail a été traité comme une preuve sérieuse de l’antisémitisme possible du grand auteur puisque la réalité du rôle extrêmement important des juifs dans le NKVD et le système du goulag avait depuis longtemps disparu de tous les livres d’histoire standard.

Autre exemple, le Révérend Pat Robertson, un télévangéliste chrétien de premier plan, a publié The New World Order en 1991, une attaque enflammée contre les « mondialistes impies », qu’il considérait comme ses plus grands ennemis, rapidement devenu un best-seller national massif. Il s’est avéré qu’il avait inclus quelques brèves mentions un peu vagues des 20 millions de dollars que le banquier de Wall Street, Jacob Schiff, avait fourni aux communistes, en évitant soigneusement toute suggestion d’un angle juif et en ne fournissant aucune référence pour cette affirmation. Son livre a rapidement provoqué une vaste vague de dénonciation et de ridicule dans les médias d’élite, l’histoire de Schiff étant considérée comme une preuve de son antisémitisme délirant. Je ne peux pas vraiment blâmer ces critiques puisqu’à l’époque pré-Internet, ils ne pouvaient consulter que les histoires standards concernant la Révolution bolchévique, et ne trouvant aucune mention de Schiff ou de son argent, ils supposaient naturellement que Robertson ou sa source avait simplement inventé cette histoire bizarre. J’avais moi-même eu exactement la même réaction à l’époque.

Ce n’est qu’après que le communisme soviétique est mort, en 1991, et n’a plus été perçu comme une force hostile que les universitaires américains ont de nouveau été en mesure de publier des livres grand public qui ont progressivement restauré la véritable image de cette époque passée. À bien des égards, un ouvrage largement salué comme The Jewish Century de Yuri Slezkine, publié en 2004 par Princeton University Press, fournit un récit assez cohérent avec les œuvres longtemps oubliées de Robert Wilton, et marque un écart très net par rapport aux histoires en grande partie obscures des quelque quatre-vingts années précédentes.

Jusqu’à il y a une douzaine d’années, j’avais toujours vaguement supposé que The International Jew d’Henry Ford était une œuvre de folie politique et que Les Protocoles n’étaient qu’un célèbre canular. Pourtant, aujourd’hui, je considérerais probablement le premier comme une source potentiellement utile d’événements historiques mais exclu de la plupart des récits standards et je comprends au moins la raison pour laquelle le second pourrait mériter une place aux côtés de Platon et Machiavel, comme un classique de la pensée politique occidentale.

Ron Unz

Traduit par Wayan, relu par Cat, vérifié par Diane pour le Saker Francophone.

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Source : La Pravda américaine. La révolution bolchévique et ses conséquences – Le Saker Francophone

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